Le pardon.

Pour peu que votre image en mon âme renaisse,
Je sens bien que c'est vous que j'aime encor le mieux.
Vous avez désolé l'aube de ma jeunesse,
Je veux pourtant mourir sans oublier vos yeux,

Ni votre voix surtout, sonore et caressante,
Qui pénétrait mon coeur entre toutes les voix,
Et longtemps ma poitrine en restait frémissante
Comme un luth solitaire encore ému des doigts.

Ah ! j'en connais beaucoup dont les lèvres sont belles,
Dont le front est parfait, dont le langage est doux.
Mes amis vous diront que j'ai chanté pour elles,
Ma mère vous dira que j'ai pleuré pour vous.

J'ai pleuré, mais déjà mes larmes sont plus rares ;
Je sanglotais alors, je soupire aujourd'hui ;
Puis bientôt viendra l'âge où les yeux sont avares,
Et ma tristesse un jour ne sera plus qu'ennui.

Oui, pour avoir brisé la fleur de ma jeunesse,
J'ai peur de vous haïr quand je deviendrai vieux.
Que toujours votre image en mon âme renaisse !
Que je pardonne à l'âme au souvenir des yeux!

Sully Prudhomme.



Rosées.

Je rêve, et la pâle rosée
Dans les plaines perle sans bruit,
Sur le duvet des fleurs posée
Par la main fraîche de la nuit.

D'où viennent ces tremblantes gouttes ?
Il ne pleut pas, le temps est clair ;
C'est qu'avant de se former, toutes,
Elles étaient déjà dans l'air.

D'où viennent mes pleurs ? Toute flamme,
Ce soir, est douce au fond des cieux ;
C'est que je les avais dans l'âme
Avant de les sentir aux yeux.

On a dans l'âme une tendresse
Où tremblent toutes les douleurs,
Et c'est parfois une caresse
Qui trouble, et fait germer les pleurs.

Sully Prudhomme.



Poème de l’amour.

LVI

Certes tu n'étais pas créé pour moi, cher être,
Mais je le croyais, par désir!
Ma raison disait: non; mon cœur disait: peut-être!

Et l'on tâche à ne pas mourir!

LVII

Enfin la première nuit froide
Plus de vents dansants, amollis.
L'atmosphère est tendue et roide,
Le beau ciel d'argent dépoli
Allonge sa paix où se creuse
Le puits des étoiles neigeuses.
— Va-t-il enfin me protéger,
Ce climat soudain sans tendresse,
De ton beau visage étranger
Sur lequel mon amour s'abaisse
Comme ces œillets las, déteints,
Qu'englobent les pleurs du matin?…

LVIII

J'ai puissamment goûté l'orgueil
D'avoir reçu de la nature
L'éclat bondissant d'un bel œil,
Archer double de la figure;

J'ai souvent, devant des miroirs,
Ressenti la force contente
De m'arrêter, d'apercevoir
Une héroïne palpitante;

Mais combien faible est la valeur
D'un visage pur et vainqueur,

Alors que je t'offre un tel cœur!

LIX

Tu sais, je n'étais pas modeste,
Je n'ignorais pas les sommets
Où je vivais, puissante, agreste;
Rêveuse, universelle, — mais

J'ai soudain vu sur ton visage
Un clair et vivant paysage,
Où, morne, insensible, lassé,
Tu m'as défendu de passer…

LX

Je ne puis jamais reposer
Mon esprit, qui, de loin, contrôle
Le souci qui vient t'épuiser,
L'ennui qui pèse à ton épaule.
Jamais je n'ignore un instant
Que tu respires, parles, rêves;
J'éprouve, triste combattant,
La nécessité d'une trêve !

— Ah! j'aurais besoin que parfois,
Dans une calme et longue aurore,
L'univers m'apparût sans toi,
Et ne t'eût pas fait naître encore!

Anna de Noailles



Bonnes fetes.

bonnesfetes.jpg



JALOUSIE.

Je suis jaloux. Tu es là-bas, à la campagne,
et moi je suis là, tout seul, à présent!
Des parents, je sais, t'accompagnent
qui ne sont pas très amusants.
Mais je suis jaloux tout de même,
jaloux de te savoir là-bas par ce printemps.
Tout ce bleu doit te faire oublier que tu m'aimes…
Moi je pense à toi tout le temps!
J'ai l'âme ivre et comme défaite.
Je pleure d'amour et d'ennui.
Ton image est là, dans ma tête:
tu es joliment bien, petite âme, aujourd'hui!
Je suis jaloux, quoi que je fasse ou que je veuille.
Il fait tiède et doux dans Paris!
C'est adorable! Et moi je rage et je t'écris,
à toi, à toi, petit chéri,
qui est là-bas, où sont les feuilles…
Tu dois avoir ton grand chapeau
de paille blonde et de glycines
qui met des petits ronds de soleil sur ta peau.
Tu dois bien m'oublier! Et moi je te devine
jolie, heureuse… Il fait si beau!
Ah! je pleurerai de colère!
Il a plu pendant tout un mois:
il faut qu'on t'écarte de moi
quand tu m'es le plus nécessaire!
Je ne t'ai jamais tant aimée qu'en ce moment.
Cet air tiède et doux m'exaspère
qui pénètre l'appartement.
Je t'en veux, je souffre et souhaite
que là-bas tu souffres autant.
Ce n'est pas très gentil, bien sûr! C'est un peu bête.
Mais, que veux-tu? je t'aime tant!
Je voudrais que tu me regrettes
au point de haïr ce printemps…
Je serai même très content
s'il te faisait un peu mal a la tête.

Paul GERALDY.