Archive pour 11 août, 2007

Les solitudes.

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FIGURES À NOS YEUX

Figures à nos yeux
Figures surgies
À peine

Et qui ne quittez pas encore l’ombre
Quel désir vous attire
À percer l’ombre

Et quelle ombre vous retire
Évanescentes à nos yeuxFigures balancées
Aux confins du visible et qui surgissez

En un jeu de vous voiler et dévoiler
Vous venez mourir ici sur le bord
d’un sourire imaginaire

Et nous envelopper dans la chaleur de votre gravité
Balancement entre l’apparence et l’adieu
Vous nous quittez et vos yeux n’auront pas regardé

Mais nous serons tombés dedans comme dans la nuit. 

I

ON N’AVAIT PAS FINI

 On n’avait pas fini de ne plus se comprendre
On avançait toujours à se perde de vue
On n’avait pas fini de se trouver des plaies

On n’avait pas fini de ne plus se rejoindre
Le désir retombait sur nous comme du feu

Notre ombre invisible est continue
Et ne nous quitte pas pour tomber derrière nous
sur le chemin

On la porte pendue aux épaules
Elle est obstinée à notre poursuite
Et dévore à mesure que nous avançons
La lumière de notre présence

On n’arrive guère à s’en débarrasser
En se retournant tout à coup on la retrouve
à la même place

On n’arrive pas à la secouer de soi
Et quand elle est presque sous nous alentour de midi
Elle fait encore sous nos pieds

Un trou menaçant dans la lumière.

I I

On s’est tous réunis dans le milieu du temps
On a tout réuni dans le milieu de l’espace
Bien moins loin du paradis que d’habitude

On s’est tous réunis pour une grande fête
Et l’on a demandé à Dieu le Père et Jésus-Christ
Et au Saint-Esprit qui est la Troisième Personne

On leur a demandé d’ouvrir un peu le Paradis
De se pencher et de regarder
Voir s’ils reconnaissaient un peu le monde

Si cela ressemblait un peu à l’idée qu’ils en ont
Si ce n’était pas bien admirable ce qu’ils en ont fait

Ceux qui sont venus avec une âme du bon Dieu
Avec des yeux du bon Dieu
Pour faire un bouquet pur avec le monde

I I I

La terre était dans l’ombre et mangeait ses péchés
On était à s’aimer comme des bêtes féroces
La chair hurlait partout comme une damnée

Et des coups contre nous et des coups entre nous
Résonnaient dans la surdité du temps qui s’épaissit

Voilà qu’ils sont venus avec leur âme du bon Dieu
Voilà qu’ils sont venus avec le matin de leurs yeux
Leurs yeux pour nous se sont ouverts comme une aurore

Voilà que leur amour a toute lavé notre chair
Ils ont fait de toute la terre un jardin pré
Un pré de fleurs pour la visite de la lumière

De fleurs pour la présence de tout le ciel dessus

Ils ont bu toute la terre comme une onde
Ils ont mangé toute la terre avec leurs yeux

Ils ont retrouvé toutes les voix que les gens ont perdues
Ils ont recueilli tous les mots qu’on avait foutus

IV

  Le temps marche à nos talons
Dans l’ombre qu’on fait sur le chemin
Tous ceux-là, le temps et l’ombre sont venus

Ils ont égrené notre vie à nos talons
Et voilà que les hommes s’en vont en s’effritant
Les pas de leur passage sont perdus sans retour

Les plus belles présences ont été mangées
Les plus purs éclats furent effacés
Et l’on croit entendre les pas du soir derrière soi

Qui s’avance pour nous ravir toutes nos compagnies
Qui vient effacer en cercle tout le monde
Vient dépeupler la terre à nos regards

Nous refouler au haut d’un rocher comme le déluge
Nous déposséder de tout l’univers
Et nous prendre au piège d’une solitude définitive

Mais voilà que sont venus ceux qu’on attendait
Voilà qu’ils sont venus avec leur âme du bon Dieu
Leurs yeux du bon Dieu

Qu’ils sont venus avec les filets de leurs mains
Le piège merveilleux de leurs yeux pour filets
Ils sont venus par derrière le temps et l’ombre

Aux trousses de l’ombre et du temps
Ils ont tout ramassé ce qu’on avait laissé tomber.

I V

On n’a pas lieu de se consoler quand la nuit vient
De se tranquilliser d’être soulagé
De regarder avec un sourire autour de soi

Et parce qu’on ne voit plus l’ombre de se croire libéré

C’est seulement qu’on ne la voit plus
Sa présence n’est plus éclairée
Parce qu’elle a donné la main à toutes les ombres

Nous ne sommes plus qu’une petite lumière enfermée
Qu’une petite présence intérieure dans l’absence
universelle

Et l’appel de nos yeux ne trouve point d’écho
Dans le silence de l’ombre déserte

On passe en voyage au soleil
On est un passage vêtu de lumière

Avec notre ombre à nos trousses comme un cheval
Qui mange à mesure notre mort

Avec notre ombre à nos trousses comme une absence
Qui boit à mesure notre lumière

Avec notre ombre à nos trousses comme une fosse
Un trou dans la lumière sur la route

Qui avale notre passage comme l’oubli. 

Recueils de Saint-Denys Garneau

Les solitudes .

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ON DIRAIT QUE SA VOIX

On dirait que sa voix est fêlée
Déjà ?
Il rejoint parfois l’éclat du rire
Mais quand il est fatigué
Le son n’emplit pas la forme
C’est comme une voix dans une chaudière
Cela s’arrête au milieu
Comme s’il ravalait le bout déjà dehors
Cela casse et ne s’étend pas dans l’air
Cela s’arrête et c’est comme si ça n’aurait pas dû commencer
C’est comme si rien n’était vrai
Moi qui croyais que tout est vrai à ce moment
Déjà ?
Alors, qu’est-ce qui lui prend de vivre
Et pourquoi ne s’être pas en allé ?   

 LEUR COEUR EST AILLEURS

Leur coeur est ailleurs
Au ciel peut-être
Elles errent ici en attendant
Mon coeur est parmi d’autres astres parti
Loin d’ici
Et sillonne la nuit d’un cri que je n’entends pas
Quel drame peut-être se joue au loin d’ici?
Je n’en veux rien savoir
Je préfère être un jeune mort étendu
Je préfère avoir tout perdu.
Pour chapeau le firmament
Pour monture la terre
Il s’agit maintenant
De savoir quel voyage nous allons faire

MES PAUPIÈRES EN SE LEVANT

Mes paupières en se levant ont laissé vides mes yeux
Laissé mes yeux ouverts dans une grande solitude
Et les serviteurs de mes yeux ne sont pas allés
Mes regards ne sont pas allés comme des glaneuses
Par le monde alentour
Faire des gerbes lourdes de choses
Ils ne rapportent rien pour peupler mes yeux déserts
Et c’est comme exactement s’ils étaient demeurés en dedans
Et que la porte fût restée fermée. 

UNE SORTE DE REPOS

Une sorte de repos
à regarder un ciel passant
Tout ce qui pèse fut relégué
Le désespoir pas de bruit dort sous la pluie.

La Poésie est une Déesse
dont nous avons entendu parler

Son corps trop pur pour notre coeur
Dort tout dressé
Par bonheur c’est de l’autre côté

Nous n’entreprendrons pas maintenant
De lui voler des bijoux
qu’elle n’a pas étant nue. 

saint-denys Garneau(1949)

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