Archive pour 17 novembre, 2007

Le baiser,son histoire.

Dans l’histoire des sociétés occidentales (Antiquités, Moyen Âge), le baiser a été d’abord une affaire d’hommes et d’hommage social. La Bible nous révèle le goût hébraïque pour les baisers. Puis, peu à peu et surtout depuis la Renaissance, une affaire d’amour entre homme et femme. Pour devenir aujourd’hui, l’expression de l’intimité, de l’affection et de l’Amour, de la sensualité amoureuse : tout commence par un baiser sur les lèvres, sur la bouche, le baiser de l’aveu de l’amour comme le baiser qui entame le chapitre des préludes et des caresses. L’histoire du baiser et des baisers est ainsi l’histoire du retrait progressif du baiser du rite social, du rite de la vie publique, de son dépérissement des conventions qui organisent et donnent sens aux gestes et aux échanges nécessaires de la vie sociale et publique, pour codifier l’échange amoureux et sensuel.

Même s’il s’affiche publiquement (les amoureux sur les bancs publics, les affiches de cinéma, la publicité, les magasines,…), il reste uniquement expression de l’intime.

Le baiser des Sociétés Antiques.

Une précision préalablement : aucun baiser n’apparaît sur les murs des cavernes, dans les manifestations connues à ce jour de l’Art rupestre, ni dans l’Art funéraire de l’Homme Néandertalien, ni des début de l’Homo Erectus,… Même si le réalisateur du film « la Guerre du Feu  », le suggère très fortement. Les lèvres, la bouche, sont-elles des zones érogènes absolues ?

Il n’apparaît pas non plus dans les manifestations connues à ce jour des arts et autres symboles des sociétés antérieures à celles de l’Antiquité, celles qui sont considérées aujourd’hui comme fondatrices de nos cultures et de notre civilisation. Les Arts sumériens, mésopotamiennes comme pharaoniques de la société égyptienne dont nous sommes actuellement si friands ne représentent rien du baiser sur les lèvres ou de ce qu’il pourrait y ressembler. N’était-il pas pratiqué ? C’est une autre histoire même si les représentations de la fécondité sont nombreuses et souvent sublimes.

En revanche, la société juive à l’aube de son histoire a peut-être inventé le baiser comme nous le connaissons. En effet, la Bible, est le premier ouvrage qui évoque le baiser. Une recherche lexicographique détermine un peu plus de 40 occurrences dans l’Ancien Testament. Ainsi, le premier baiser serait-il entre juifs ?

Une observation et une lecture attentives de la Bible permettent de découvrir toutes les formes de baiser sur la bouche connues et pratiquées dans l’Histoire.

Tout d’abord et avant toute chose, le baiser de Dieu, le baiser sans lequel il n’est rien de possible.

Quand Dieu créa l’Homme, il donne vie à un être de glaise par un baiser : il lui insuffle ainsi par la bouche vie, âme et amour de son Créateur. Dieu créa la femme de la côte d’Adam ! Est-ce là la véritable et fondamentale différence ?

Quand Laban accueille son neveu Jacob, on lit : «  Il le prit dans ses bras et, l’ayant baisé plusieurs fois, le mena en sa maison  ». Le baiser de salutation entre hommes d’une même famille, d’une même tribu.

«  Moïse, étant allé au-devant de son beau-père, se prosterna et le baisa ; ils se saluèrent avec des paroles de paix.

Et Jethro entra dans la tente de Moïse.  »

Le baiser de salutation s’accompagne de geste de révérence. Il situe l’un par rapport à l’autre. Il résume la convenance et la distance sociales.

Le baiser du pardon, de la réconciliation et de la paix retrouvée : David baisa Absolom et le pardonne ainsi du meurtre d’Amnon.

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche »?

« Tes lèvres,ô fiancée, distillent le miel vierge.

Le miel et le lait sont sous ta langue… »

Le Cantique des cantiques est peut-être la plus belle preuve de l’invention du baiser amoureux. Et il est des temps bibliques. Il est aussi le seul texte où il n’est pas question de Dieu. Seul l’amour de la Sulamite pour le roi et son Roi le justifie. Et de l’Amour, il n’est question que du baiser sur les lèvres, de toutes ses saveurs dans les métaphores de la société hébraïque aux temps de la création de la tradition juive.

Le manquement, le baiser oublié, est un acte grave : Jésus, le maître des apôtres, reproche à Simon-Pierre de ne pas l’avoir baisé comme il aurait fallu dans sa posture de maître !

Juda convient avec ses complices romains qui ont pour mission d’arrêter le Christ qu’ils le reconnaîtront par le baiser dont il l’honorera.

Le baiser sur la bouche est ainsi très important dans la société juive des temps bibliques à l’époque de Jésus.

Les Perses ont été de grands fervents du baiser entre hommes, du baiser social entre pairs. Il était l’expression de l’égalité sociale dans une société très hiérarchisée et dont les codes étaient alors foisonnants, précisément afin de marquer la place de chacun et sa reconnaissance par tous les autres.

Cette place du baiser sur la bouche qui marque l’égalité sociale, aux côtés d’autres : baiser des pieds, du bas du vêtement, de la main, du poignet, du front, etc.,… organisera très fortement les échanges sociaux jusqu ’au Moyen Age de nos sociétés occidentales, voire dans certaine institutions comme l’Eglise, jusqu’à l’époque moderne. Aujourd’hui ils sont une forte référence.

Les Grecs de l’Antiquité grecque si souvent enseignée et dont la société est érigée en modèle ne semblent pas avoir inventé très spontanément le baiser de salutation masculine et sociale. Il apparaît être un emprunt perse après les conquêtes d’Alexandre le Grand. Introduit, il se généralisa au point de devenir une sorte de caricature de salutations. Les Romains s’y adonnèrent avec la même allégresse, au point que son excès est considéré, au 1er siècle après J.-C. comme une gêne majeure de la vie sociale. Les « baiseurs  » sont des gêneurs. Nombre d’auteurs latins de cette époque impériale s’en plaignent et appellent à un assainissement des mœurs.

L’Antiquité grecque et latine laissera du baiser une autre connotation. Le baiser sur la bouche a été la faveur des échanges des amants de même sexe.

Xenophon, dans ses Mémorables rapporte un propos de Socrate, le fondateur de la Philosophie, où il met en garde ses interlocuteurs contre le danger du baiser d’un jeune et beau garçon, qu’il compare alors à celui d’une araignée vénéneuse, la tarentule. Ce baiser réduit l’aîné qui le reçoit en esclavage. Sous son emprise ce dernier perd toute volonté et sens critique. De nombreux auteurs chrétiens des premiers siècles de l’Eglise se référeront à cette relation pour mettre en place peu à peu un renoncement progressif à la « chair  », à la volupté, caractérisée comme un des égarements des sociétés païennes.

Platon ne verra pas dans le baiser d’un amant, même jeune et beau, un si grand danger. il conseille à maintes reprises la tempérance en toute chose et plus particulièrement dans la recherche des plaisirs érotiques. «  L’abus du plaisir trouble l’âme  » et contrevient aux exigences de la vertu.

Les rites du baiser entre hommes, marquant fortement l’égalité et la révérence sociales, restèrent très prisés. Ils survivront et seront pratiqués longtemps dans la France du Moyen Âge.

Le baiser moyenâgeux

¨Le Moyen Âge est une époque bénie pour les rituels et la ritualisation des gestes de la vie sociale. L’absence d’un droit dominant et « universel  », la place laissée encore aux violences sociales, la primauté de la religion encore disputée, notamment dans son rapport aux pouvoirs de toute sorte, l’église elle-même se définissant comme une entité féodale comme les autres, en concurrence vis à vis des autres, la valeur de l’individu encore engoncée dans le système de valeurs qui le fait sujet de Dieu comme de toute autorité séculière,… appellent le rituel qui s’impose comme pacification et reconnaissance de la vie sociale, tentative de pérenniser les équilibres difficilement acquis, etc… Plus tard, cet ensemble de codification des rites de la vie et de l’échange social s’appellera l’étiquette.

Le baiser connaîtra alors une série de traitements qui prépare sa version moderne.

Le baiser est de plus en plus marqué par les usages que l’on en fait dans la famille, au sens très élargi du terme. Entre parents, parents et enfants, même adultes. Tant entre hommes, entre femmes, qu’entre homme et femme.

Le baiser est de plus en plus une marque d’affection. Cette dernière irrigue la vie sociale bien au-delà de la famille et l’amitié.

Dans le roman « Lancelot du lac  », le baiser est courant entre la Reine et les chevaliers qui la servent ou entre amis lors de retrouvailles ou avant toute séparation. Une expression revient alors systématiquement : «  Alors fut….. accolé et baisé, et le Dieu de gloire loué et remercié.  »

Le baiser est pratiqué très systématiquement entre les membres de l’Eglise et plus particulièrement, en cette époque de développement de mouvements monastiques, entre moines et nonnes.

Le « baiser de paix  », qui ponctue des échanges du type que « paix soit avec vous  » ou encore « que Dieu vous bénisse  », est pratique systématique dans les églises, on baise du baiser de paix à l’accueil, on baise du baiser de paix lors des adieux : « Allez-en paix ! »; il délimite le lieu et le temps du culte des lieux de l’ici-bas et les autres temps de la vie sociale.

En revanche, il s’échange de moins en moins entre clercs et laïcs, surtout si le laïc est de l’autre sexe, surtout si le clerc reçoit l’hommage d’une femme, fût-elle d’un rang séculier qu’elle veut supérieur, Reine d’Angleterre, par exemple. L’église n’oublie pas la femme, même si elle est de rang royal et que le clerc lui doit hommage et allégeance.

Le Moyen Âge, époque de la chevalerie et de la mise en place de la féodalité, des liens de la vassalité, invente un rite par lequel un homme se soumet à un autre, réaffirme a « dépendance  » vis à vis d’un autre, qui est alors d’un rang supérieur. D’un côté, un homme reçoit d’un autre, le vassal, qui l’appelle « seigneur  », fidélité, don de sa personne (« aide  » militaire et pécuniaire en cas de guerre) et « conseil  », en échange d’une « protection et entretien  », c’est à dire des terres en fief pour percevoir les biens nécessaires à sa vie. Rien, sinon la mort, ne peut défaire ce lien.

Le rite a ainsi ses échanges de civilité féodale.

1°) Le futur vassal s’agenouille devant son seigneur qui lui a pris ses mains jointes dans les siennes : «  Veux-tu devenir mon homme lige sans réserve  », « je le veux  » répond le vassal, « alors tu seras mien  »rétorque le seigneur.

2°) Le seigneur fait relever le vassal et lui appose un baiser sur la bouche, puis ce dernier prête serment sur les évangiles

Le baiser a valeur de sceau et scelle un lien de fidélité et d’affection, « alliance et amour  ». Le baiser vassalique. Il rend égal car il est baiser « en nom de foi  ».

Il semble qu’il survive aujourd’hui dans le baiser de fiançailles ou de mariage, rituellement échangé sur le parvis de l’église ou de la mairie.

Ainsi, le baiser du moyen âge reste pour l’essentiel un baiser d’hommes, qui marque l’égalité des échangistes devant Dieu et les hommes, et corrige les inégalités de fait, de droit ou sociaux. Il se pratique entre gens d’une même institution (seigneurs, églises,…) et par son élitisme, il reflète l’importance des ordres de la société féodale. Il s’échange en public : il a besoin de témoin car il scelle une allégeance, un « hommage  ». Il est enfin ritualisé comme un acte religieux, il profite ainsi de la sacralisation de l’acte religieux qui marque l’alliance des hommes et de Dieu.

Le baiser est ritualisé et ainsi sacralisé car il est mélange des chairs en contact et « mélange des âmes  » car mélange des souffles. Il est « amour et paix  », affection et relation sociale qui ne recourt plus à la violence, il est l’expression de la cité des hommes qui s’inspire de la cité de Dieu.

Ce baiser d’union des seigneurs et des vassaux, le baiser « féodalo-vassalique  » sera l’apogée du baiser. Avec l’effritement de l’équlibre social et politique qu’il a permis, le baiser reculera pour être remis en cause en même temps que l’ordre social dont il est issu : l’Etat réapparaît avec la force de son droit et de ses moyens de coercition, Les Eglises s’opposent et jettent des anathèmes, l’intolérance devient le genre dominant au détriment de la concorde sociale qui avait dominé très longtemps avec le Moyen Âge.

Le contact des corps et des chairs devient suspect. On ne croit plus au mélange des âmes par le mélange des souffles.

Le baiser de la Renaissance.

La Renaissance du baiser.

Avec la Renaissance, le baiser quitte peu à peu la scène sociale et publique.

Le premier baiser à subir la nouvelle loi est le baiser des gens d’église. Le baiser de paix n’est plus directement échangé. Il est pratiqué à l’aide d’un instrument : une bague pour les évêques, une tablette niellée, l’osculatoire, ou encore la croix, un reliquaire, la nappe de l’autel, etc.,..

Le baiser d’hommage, entre hommes, est lui aussi en voie de disparition avec ce type de lien qui n’est plus nécessaire : tout le monde se soumet à l’Etat, à son incarnation, aux pouvoirs, les éléments qui vont permettre la naissance de la démocratie (nous sommes tous sujets d’une même autorité) rend obsolète le baiser d’hommage et de fidélité, « en nom de foi  ».)

Le baiser perd ainsi, avec son sens sacré et sa ritualisation d’un autre âge, tout rôle authentiquement social.

L’aire du baiser se rétrécit. Le baiser familial, bourgeois, devient par la force des choses dominant dès la Renaissance. Et encore, bien des baisers familiaux (entre cousins par exemple) seront regardés parfois avec circonspection.

Le baiser devient le geste des Amants.

Le baiser est alors baiser amoureux.

Le baiser de politesse est remplacé par une pratique anglaise : le shake-hand. En public, au pire des cas, on échangera des accolades.

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