Les baisers qui nous hantent.

Quelle peut bien être notre expérience des baisers ?
Quels sont les baisers qui marquent nos mémoires au fer rouge et qui longtemps après nous mettent dans des états indicibles ?
Les baisers dont on cultive parfois de manière maniaque le souvenir ?
Le baiser que l’on recherche dans tous les autres ?
Le baiser avec lequel on trompe tous ses partenaires avec le réel plaisir de ne songer qu’à celui-là ?

La légende des baisers, qui imprègne fortement une littérature et un cinéma à l’eau de rose, veut que ce soit le premier baiser, le baiser de l’adolescence, le baiser tant espéré et bien souvent maladroitement obtenu ou donné, le baiser de la virginité et des premiers pas de la défloraison, le baiser de l’innocence, le baiser quand la sexualité reste une grande inconnue et un continent à découvrir, le baiser unique dans son genre et sans retour possible, le premier baiser d’une longue série comme une course pour revivre cette éternité-là, le baiser à ou de quelqu’un d’autre qui n’est pas «  le même  », qui n’est pas de la famille, le baiser de/à l’autre, de/à l’Autre fantasmé, tant désiré, présent dans tous les scénario du Désir, le baiser qui fait vivre la première expérience de l’Autre et de l’Ailleurs, de la première exogamie, qui a des saveurs de transgression d’interdits et de continents inconnus à déchiffrer.

Est-ce bien vrai ? N’est-ce pas un argument commercial ?

Le baiser qui nous hante, n’est-il pas plutôt celui que l’on a tant attendu et que l’on n’a pas obtenu ?

N’est-il pas celui que l’on a espéré comme un signe du destin, une élection particulière, celui avec lequel et pour lequel tout se jouait : la vie, la mort, l’espoir, le désespoir, celui pour lequel et contre lequel on aurait tout donné, tout abandonné ?

 On le dit, on se le dit et on ne cesse de se le répéter, avec sur les lèvres le goût de l’aventure qui ferait de nous le héros d’une grande et belle histoire d’amour, de l’amour absolu ou les saveurs du sacrifice suprême comme le destin du christ pour l’amour de l’Humanité. On se raconte cette histoire qui n’est qu’une fiction et qui jette un halo d’amertume sur tous les petits bonheurs du jour, qui nous fait oublier toutes nos lâchetés du jour si semblable au premier jour, le lendemain du jour du baiser attendu et pas obtenu, qui efface en notre mémoire la toute première lâcheté alors qu’on s’était juré d’en mourir.

Et tout naturellement le baiser maternel tant attendu et que l’on n’a pas obtenu parce que maman a autre chose à faire (Grand Dieu ! Quoi ! quand il en va du bonheur de son enfant !), d’autres personnes à s’occuper et n’a d’yeux que pour papa et préfère lui obéir, lui !qui ne veut pas comprendre les besoins de son enfant, l’égoïste ! Ce baiser-là précisément, qui s’inscrira tant par son désir, son besoin, son irrépressible nécessité, dans les fibres les plus serrées et les plus profondes de notre être au point de nous donner une sensation de soi qui nous fait ressembler à l’oisillon tombé du nid, à un être d’une fragilité foncière, toujours dans le risque d’être à la merci du premier quidam qui saura nous refuser un petit rien mais si essentiel à cause de ce manque originel.

Et tous les autres baisers, quels sont-ils ?

Des baisers pour se risquer un peu plus loin dans les abandons nécessaires vers la sexualité. 

Des baisers donnés dans l’ivresse d’un moment, d’un rire, d’une promesse dont on ne s’étonnera pas qu’elle ne soit pas tenue.

Des baisers dans les vapeurs d’une nuit qui ne finit pas d’être obscure au point de nous faire oublier toutes les règles que, le jour venu et tout le jour, on se jure de ne jamais transgresser, parce qu’il ne faudrait pas imaginer que l’on est ce que l’on n’a pas envie d’être et que pourtant, on le sait, on est de toutes les façons.

Des baisers parce que quelqu’un a eu l’audace ou la duplicité de nous dire je t’aime pour toutes les raisons que l’on sait bien de circonstances mais l’occasion de s’en laisser croire est trop rare et trop bonne… et on ne sait jamais : je suis peut-être ce qu’il dit que je suis !

Des baisers que l’on donne pour un oui et pour un non, joue contre joue, avec cet air de ne pas être dans le coup ou d’insister dans l’aspect de la courtoisie alors que le contact de la peau de l’autre nous fait espérer une tendresse infinie.

Des baisers qui nous dégoûtent malgré toutes les marques d’affection de l’autre et les plaisirs qu’il y prend et peut-être uniquement pour cela.

Des baisers lamentablement stéréotypés du travail, des rencontres ritualisées à en mourir.

Des baisers à et de celui dont on pense qu’il ne pense qu’à cela puis à bien d’autres choses.

Des baisers irrépressibles parce que l’on a la bêtise de tomber amoureux de tout ce qui porte lèvres et sexe désiré, jusqu’à être dégoûté de soi.

Des baisers qui font peur car alors on « voit  » des bouches, des bouches avec des rangées de dents à mordre toute la chrétienté sans coup férir et pour le plaisir démoniaque de la morsure et de la souffrance ainsi donnée, des langues prêtes à vous happer vers des profondeurs lugubres et fermentées, débordantes de salive dont l’idée que l’on s’en fait nous rappelle l’excrémentiel, des haleines à ne pas pouvoir contraindre une envie de vomir.

Et peut-être les baisers que l’on a vus en cachette, ou hasard d’une rencontre fortuite, le baiser surpris qui a fait de nous un voyeur à l’impitoyable et irreversible culpabilité !

Le baiser de cinéma inattendu : plan-contreplan, plan remontant, plan en plongée… et plongée dans le regard du héros comme si ses yeux ne voyaient que nous, les lèvres tendues de l’héroïne vers les nôtres.. inexorablement… et dans l’oreille sa voix déjà un peu rauque car déjà alourdie du poids de la jouissance à venir, qui s’arrête sur un râle si reconnaissable !

 


Répondre

Les terres arides de l'isol... |
L'anatra littéraire |
Les amis d'Athéna |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | CONCOURS LITTERAIRES 17
| Dans l'ombre des étoiles
| Solédane dans ses rêves et ...