Poème de l’amour.

 

VI

Ce que je voudrais ? Je ne sais.
Je t’aime de tant de manières
Que tu peux choisir. Fais l’essai
De ma tendresse nourricière.

Chaque jour par l’âme et le corps
J’ai renoncé quelque espérance,
Et cependant je tiens encor
À mon amoureuse éloquence,

À cet instinct qui me soulève
De combler d’amour ta torpeur ;
— Et tandis que ton beau corps rêve,
Je voudrais parler sur ton cœur…

VII

Que crains-tu ? L’excès ? l’abondance
D’un cœur où tout vient s’engloutir ?
Tu crains ma voix, mon pas qui danse ?
Pourtant, j’ai si peur de meurtrir,
Même de loin, ta nonchalance !
Ma main se prive de saisir
Ta belle main qui se balance.
Tu vois, je me tiens à distance,
Renonçant au moindre plaisir….

— Va, tu peux avoir confiance
Dans les êtres de grand désir !

VIII

Pourquoi ce besoin fort et triste
De voir haleter et languir
Dans la détresse du plaisir
Le corps rêveur que l’on assiste ?

Espère-t-on ainsi capter
La part de l’âme inviolable,
Et voler, par la volupté,
A l’être épars et dévasté,
Sa solitude insaisissable ?

— Ah ! pouvoir excéder mes droits,
Pouvoir te dérober dans l’ombre
Ton secret, tes forces, tes lois,
Et sentir que ton désarroi
Appartient à mon âme sombre
Plus que je n’appartiens à toi !

IX

Jusqu’où peut-on aimer, poursuivre, détenir ?
Quand a-t-on épuisé la quantité des yeux ?
Quand vient l’heure où l’esprit se vante de finir
Ce repas renaissant, intact et captieux ?

Avoir ne donne rien à l’appétit sans terme,
Tout est commencement et dérisoire effort ;
Quel est ce gain léger, cette avance, ce germe,
Tant que tu m’éblouis et que tu n’es pas mort ?

— La concluante mort cependant serait vaine,
J’ai besoin que tu sois quand je ne vivrai plus ;
Je tremble d’emporter dans le froid de mes veines
L’éclat mystérieux par lequel tu m’as plu…

X

Dans les ténèbres de Vérone
On entend mourir Juliette.
À Venise, — ardente, inquiète,
On voit suffoquer Desdémone.

— Envions le cœur qui s’arrête
Quand un excès d’amour l’étonne
Le plaisir n’est que ce qu’on prête,
Mais la vie est ce que l’on donne…

Anna de Noailles

 


Un commentaire

  1. jmpicar dit :

    Bonjour,

    Ce poème très musical nous berce et nous énivre … je ne me lasse pas de le relire … comme on revisite un rêve …

Répondre

Les terres arides de l'isol... |
L'anatra littéraire |
Les amis d'Athéna |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | CONCOURS LITTERAIRES 17
| Dans l'ombre des étoiles
| Solédane dans ses rêves et ...