Archive pour 6 août, 2008

Poème de l’amour.

XXI

Si je t’aime avec cet excès,
Et cette netteté aussi,
Avec cet œil adroit qui sait,
C’est à cause de mon pays !

De mon pays lointain, antique,
L’illustre Hellade des cigales,
Où, sans doute, aux jeux olympiques,
Se mouvaient tes grâces égales ;

Grâces du visage et du cœur,
Force charmante, allègre effort
D’un front qu’ennoblit de sueur
L’élan de l’âme avec le corps !

Platon, Mnasalque, Diotime,
T’eussent entouré de clameurs.
Moi je t’aime, je souffre et meurs ;

— Reçois ce présent plus intime…

XXII

Ah ! j’avais bien raison de craindre

Le mol printemps et sa douceur !

— Le beau soir tiède a ta tiédeur.

Tout est humain, tout semble peindre,

Par l’azur, le rêve, l’odeur,

Ta personne.

Dans le silence

Envahissant, mouvementé,

De ce soir proche de l’été,

C’est ta grâce qui se balance.

Et le vent chaud sur le chemin

— Ô désir ! mémoire ! espérance ! –

À la vive et secrète aisance

Des belles veines de tes mains…

XXIII

Je n’attends pas de la Nature
Qu’elle ajoute à mon cœur fougueux
Par sa lumière et sa verdure,
Et pourtant le printemps m’émeut:

Ces mille petits paysages
Que forment les arbres légers
Gonflés d’un transparent feuillage
M’arrêtent et me font songer.

Je songe, et je vois que ton être,
Que je n’entourais que d’amour,
Me touche bien quand le pénètre
Le subit éclat des beaux jours !

Sous cet azur tu ne ressembles
Plus à toi seul, mais à mes vœux,
À ce grand cœur aventureux,
Aux voyages qu’on fait ensemble,

Aux villes où l’on est soudain
Rapprochés par le romanesque,
Où la tristesse et l’ennui presque
Exaltent le suave instinct.

– J’imagine que la musique,
La chaleur, la soif, les dangers,
Rendraient le plaisir frénétique
Dans la maison des étrangers !

Il ne serait pas nécessaire
Que tu comprisses ces besoins,
Tu pourrais languir et te taire,
Dans l’amour l’un seul a des soins.

Mais si je ne dois te connaître
Que dans un indolent séjour,
Loin des palais où les fenêtres.
Montrent les palmiers dans les cours,

Loin de ces rives chaleureuses
Où, les nuits, les âmes rêvant
Prennent, dans l’ardeur amoureuse,
Les cieux constellés pour divan,

Si jamais, — bonheur de naguère,
Enfance ! attente ! volupté ! —
Nous ne goûtons la joie vulgaire
Et tendre, dans les soirs d’été,

De voir que flamboie et fait rage
La foire dans un petit bourg,
Et que le cirque et son tapage
Viennent s’immiscer dans l’amour,

Je me bornerai à ta vie,
Aux limites de tes souhaits,
Repoussant le dieu qui convie
À fuir la tendresse et la paix…
XXIV

Je ne t’aime pas pour que ton esprit
Puisse être autrement que tu ne peux être
Ton songe distrait jamais ne pénètre
Mon cœur anxieux, dolent et surpris.

Ne t’inquiète pas de mon hébétude,
De ces chocs profonds, de ma demi-mort;
J’ai nourri mes yeux de tes attitudes,
Mon œil a si bien mesuré ton corps,

Que s’il me fallait mourir de toi-même,
Défaillir un jour par excès de toi,
Je croirais dormir du sommeil suprême
Dans ton bras, fermé sur mon être étroit…
XXV

Le silence répand son vide;
Le ciel, lourd d’orage, est houleux;
On voit bouger, tiède et limpide,
Le vent dans un mimosa bleu.

Prolongeant sa douceur étale,
Le jour ressemble aux autres jours;
Un craintif et secret amour
Rêve,sans ouvrir ses pétales.

– Ainsi, pour longtemps en jouir,
La Hollande, en ses vastes serres,
Par des blocs de glace resserre
Les tulipes qui vont s’ouvrir…

Anna de Noailles

Les terres arides de l'isol... |
L'anatra littéraire |
Les amis d'Athéna |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | CONCOURS LITTERAIRES 17
| Dans l'ombre des étoiles
| Solédane dans ses rêves et ...