Archive pour 2 avril, 2009

Poème de l’amour.

LI

Si quelque être te plaît, ne lutte pas, aborde
Ce visage nouveau sur lequel est venu
Se poser le soleil de tes yeux ingénus;
Tout ce qui te séduit, ma douleur te l’accorde.
— Et moi, de loin; le cœur par le tien soutenu,
Emmêlant ton plaisir et ma miséricorde,
Je bénirai ton front posé sur des bras nus,
Ton regard poignardé qui devient plus ténu,
Et tes baisers soyeux qui rêvent et qui mordent…

— Je ne me plaindrai pas, je les aurai connus.
LII

Tu ne peux avoir de bonté,
Malgré de studieux efforts,
Puisque le désir ni la mort
Ne t’ont suffisamment hanté.

— Si l’on pouvait mettre en lambeaux,
Rendre immobile et désarmer
L’être effrayant qu’on veut aimer,
Tout plaisir serait un tombeau!

C’est par peur de souffrir aussi
Que l’on recherche un tendre accord,
Et que l’amour a tant souci
De l’autre âme et de l’autre corps…

LIII

C’est l’hiver, le ciel semble un toit
D’ardoise froide et nébuleuse,
Je suis moins triste et moins heureuse.
Je ne suis plus ivre de toi!

Je me sens restreinte et savante,
Sans rêve, mais comprenant tout.
Ta gentillesse décevante
Me frappe, mais à faibles coups.

Je sais ma force et je raisonne,
Il me semble que mon amour
Apporte un radieux secours
À ta belle et triste personne.

— Mais lorsque renaîtra l’été
Avec ses souffles bleus et lisses,
Quand la nature agitatrice
Exigera la volupté,

Ou le bonheur plus grand encore
De dépasser ce brusque émoi,
— Quand les jours chauds, brillants, sonores
Prendront ton parti contre moi,

Que ferai-je de mon courage
À goûter cette heureuse mort
Qu’au chaud velours de ton visage
J’aborde, je bois et je mords?…
LIV

Quand un soudain sommeil a séparé de toi
Ma pensée attentive, anxieuse et tenace;
Quand je suis prisonnière en ce cachot étroit,
Et quand l’amour, toujours pareil à la menace,

Semble avoir dans le songe égaré les contours
De ton être par qui me parvient l’atmosphère,
Je goûte obscurément cet instant calme et court
Dont s’est enfui le mal que ton œil peut me faire…
LV

Vis sans efforts et sans débats,
Garde tes torts, reste toi-même,
Qu’importent tes défauts? Je t’aime
Comme si tu n’existais pas,

Car l’émanation secrète
Qui fait ton monde autour de toi
Ne dépend pas de tes tempêtes,
De ton cœur vif, ton cœur étroit,

C’est un climat qui t’environne,
Intact et pur, et dans lequel
Tu t’emportes, sans que frissonne
Ton espace immatériel:
— L’anxieux frelon qui bourdonne
Ne peut pas altérer son ciel…

Anna de Noailles

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