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Les Trois Oranges de l’Amour .

Il était une fois un prince qui ne riait jamais. Mais un jour, une femme dit :

- Moi, je le ferai rire ce prince, rire et pleurer. Et la femme revêtit des haillons cousus avec de la ficelle, répandit ses cheveux sur ses épaules et au son d’un tambourin alla danser devant le prince qui se tenait accoudé au balcon de son palais.

Elle fit tant et tant en dansant fougueusement, que soudain la ficelle qui retenait ses vêtements se rompit et elle se retrouva toute nue au milieu de la rue. La voyant, le prince se mit à rire aux éclats. La femme n’avait pas pensé qu’elle pourrait perdre son costume. Quand elle vit que le prince riait d’elle, elle lui dit :

- Plaise à Dieu que vous ne riez jamais plus avant de trouver les trois oranges d’amour. Dès cet instant, le prince se sentit bien triste. Un jour, il décida :

- Je veux m’amuser et rire. J’irai chercher les trois oranges d’amour où quelles soient.

Et il partit à leur recherche, marchant de village en village. Un matin, il rencontra la femme qui lui avait jeté la malédiction, mais il ne la reconnut pas.

- Où allez-vous ? lui demanda-t-elle.

- Je cherche les trois oranges d’amour.

- Elles sont très loin d’ici ; trois chiens les gardent au fond d’une grotte. Allez vers le nord et vous la trouverez nichée au creux d’un amas de rochers.

Le prince acheta trois pains et se remit en route. À la fin, il arriva aux rochers qui abritaient la grotte. Au moment où il allait y pénétrer, un chien grognant apparut à l’entrée. Le prince lui jeta un pain et poursuivit son chemin. À quelques pas de là, il vit, planté devant lui, un autre chien ; il lui jeta le deuxième pain et put avancer.

Plus loin encore, se tenait le troisième chien. Le prince le régala lui aussi, avec le troisième pain, et continua son exploration. Tandis que les chiens mangeaient les pains, il déboucha dans une salle où il y avait une table en or garnie de trois boîtes. Il les saisit et s’enfuit. Chacune d’elles contenait une orange d’amour. Après avoir marché plusieurs heures, il s’assit sous un frêne et dit :

- Je vais ouvrir une boîte. Il l’ouvrit, et l’orange se mit à parler :

- De l’eau ! de l’eau ! sinon je vais mourir. De l’eau, je me meurs !

Mais le prince n’avait pas d’eau et l’orange mourut. Il reprit sa route et arriva à une auberge ; il y commanda à manger, une jarre de vin et une autre d’eau. Il ouvrit la deuxième boîte, et l’orange se mit à parler :

- De l’eau ! de l’eau ! sinon je vais mourir. De l’eau, je me meurs !

Mais le prince au lieu de prendre la jarre d’eau prit celle emplie de vin, la versa dans la boîte, et l’orange mourut. Son chemin le mena dans une montagne où coulait une rivière ; il s’y arrêta et ouvrit la troisième boîte. L’orange se mit à parler :

- De l’eau ! de l’eau ! sinon je vais mourir. De l’eau, je me meurs !

- Cette fois, dit le prince, tu ne pourras pas mourir faute d’eau. Et il jeta la boîte dans la rivière. Aussitôt, un nuage d’écume se forma sur l’eau et une princesse plus belle que le soleil en sortit. Le prince l’emmena avec lui et l’épousa au premier village qu’ils rencontrèrent. Un an après, la naissance d’un fils augmenta encore leur bonheur. Mais un jour, le prince annonça à son épouse :

- Il nous faut retourner voir ma famille ; je n’ai donné aucune nouvelle au roi mon père depuis que j’ai quitté le palais. Ils se mirent donc en route et à l’entrée de la ville où vivait son père, le prince dit à sa princesse :

- Reste assise au pied de cet arbre, près de la fontaine, pendant que je vais annoncer notre arrivée au roi mon père. Je reviendrai très vite te chercher.

La princesse s’assit au pied de l’arbre, son fils endormi au creux de ses bras. C’est alors que passa la femme qui avait jeté la malédiction au prince. Elle s’approcha de la fontaine pour boire et vit dans l’eau le reflet d’un visage d’une incommensurable beauté. Elle se redressa en reculant et dit :

- Je suis très belle ! Elle se rapprocha peu à peu de la fontaine et l’eau réfléchissait toujours le même visage, plus resplendissant que jamais. Elle se recula à nouveau en répétant :

- Je suis très belle ! C’est alors que, s’approchant pour la troisième fois de la fontaine, elle vit que le visage reflété par l’eau était en fait celui de la princesse. Elle lui demanda :

- Que faites-vous ici ?

- J’attends le prince, mon mari.

- Quel bel enfant vous avez ! Donnez-le-moi un moment, je le tiendrai pendant que vous vous reposerez. À contre-coeur, la princesse tendit son enfant à la femme. Alors celle-ci lui dit :

- Quels beaux cheveux vous avez, princesse ! Sûrement plus fins que de la soie. Mais vous êtes toute décoiffée.

En même temps qu’elle faisait semblant de lui arranger son chignon, elle lui enfonça une épingle dans la tête, et la princesse se transforma en colombe. La femme, qui était une sorcière, prit l’apparence de la princesse, posa l’enfant sur ses genoux et s’assit au pied de l’arbre en attendant le prince. À son retour, celui-ci dit à celle qu’il croyait être son épouse :

- On dirait que ton visage a changé.

- C’est à cause du soleil qui m’a bruni la peau ; ça disparaîtra dès que je serai reposée des fatigues du voyage. Allons-y.

Ils se dirigèrent vers le palais royal. Peu de temps après le roi mourut, son fils hérita du trône et la sorcière devint donc reine. Pendant ce temps, tous les matins, la colombe venait voler dans le verger du roi ; elle se posait sur un arbre, mangeait un fruit et disait

- Jardinier du roi !

- Madame ?

- Que font le roi et la reine mauresques ?

- Ils mangent, ils boivent et se reposent à l’ombre.

- Et l’enfant ? Que fait-il ?

- Par moments il chante, par moments il pleure.

- Pauvre amour de sa mère, qui erre seule dans la montagne !

Un jour, le jardinier répéta au roi la conversation qu’il avait tous les matins avec la colombe. Le roi lui ordonna alors d’attraper l’oiseau pour le donner à l’enfant. Dès qu’il fut en leur possession, la reine voulut tuer l’oiseau.

L’enfant passait de longs moments à jouer avec la colombe. Un jour, il remarqua qu’elle se grattait sans cesse la tête avec sa patte. Il y trouva l’épingle qui était plantée. Il l’arracha, et aussitôt la colombe se transforma en reine. L’enfant éclata en sanglots et la reine lui dit :

- Ne pleure pas mon fils, car je suis ta mère.

Elle saisit l’enfant, le couvrit de baisers. À ce moment, le roi arriva et tomba dans les bras de la reine. Celle-ci lui raconta comment elle avait été ensorcelée par la sorcière au bord de la fontaine. On brûla la sorcière sur la place publique, et le roi et la reine vécurent longtemps heureux.

« Conte Espagnol »

Conte de l’amour et du temps.

Il était une fois, une île où tous les différents sentiments vivaient : le Bonheur, la Tristesse, le Savoir, ainsi que tous les autres, l’ Amour y compris.

Un jour on annonça aux sentiments que l’ île allait couler. Ils préparèrent donc tous leurs bateaux et partirent. Seul l’Amour resta. L’Amour voulait rester jusqu’au dernier moment. Quand l’île fut sur le point de sombrer, l’Amour décida d’appeler à l’aide.

La Richesse passait à côté de l’Amour dans un luxueux bateau. L’Amour lui dit , « Richesse, peux-tu m’emmener ? », « Non, car il y a beaucoup d’argent et d’or sur mon bateau. Je n’ai pas de place pour toi. »

L’Amour décida alors de demander à l’Orgueil, qui passait aussi dans un magnifique vaisseau, « Orgueil, aide-moi je t’en prie ! ». « Non, je ne peux t’aider, Amour. Tu es tout mouillé et tu pourrais endommager mon bateau. »

La Tristesse étant à côté, l’Amour lui demanda, « Tristesse, laisse moi venir avec toi ? ». « Non, Oooh..Amour, je suis tellement triste que j’ai besoin d’être seule ! ».

Le Bonheur passa aussi à côté de l’Amour, mais il était si heureux qu’il n’entendit pas l’Amour l’appeler !.

Soudain, une voix dit, « Viens Amour, je te prends avec moi ? »

C’était un vieillard qui avait parlé. L’Amour se sentit si reconnaissant et plein de joie qu’il en oublia de demander son nom au vieillard. Lorsqu’ils arrivèrent sur la terre ferme, le vieillard s’en alla. L’Amour réalisa combien il lui devait et demanda au Savoir « Qui m’a aidé ? ».

« C’était le temps » , répondit le Savoir.

« Le temps ? » s’interrogea l’Amour. « Mais pourquoi le Temps m’a-t-il aidé ? ».

Le savoir sourit plein de sagesse et répondit :

« C’est parce que seul le Temps est capable de comprendre combien l’Amour est important dans la Vie. »

Contes et légendes de Chine.

L’ange, contes.

« Chaque fois qu’un bon enfant meurt, un ange de Dieu descend sur la terre, prend l’enfant mort dans ses bras, ouvre ses larges ailes, parcourt tous les lieux que l’enfant a aimés, et cueille une poignée de fleurs. Ces fleurs, tous deux les portent au bon Dieu pour qu’il les fasse refleurir là-haut plus belles que sur la terre. Le bon Dieu presse les fleurs sur son cœur, et, celle qu’il préfère, il y dépose un baiser. Ce baiser lui donne une voix et la fait se mêler aux chœurs des bienheureux. »

Voilà ce que racontait un ange de Dieu en emportant un enfant mort au ciel, et l’enfant l’écoutait comme en rêve. Et ils volaient au-dessus des lieux où le petit avait joué, sur des jardins parsemés de fleurs admirables. « Lesquelles emporterons-nous pour les planter au ciel ? » demanda l’ange.

Près d’eux se trouvait un rosier magnifique, mais une méchante main en avait brisé la tige de sorte que les branches chargées de boutons à peine éclos pendaient et se desséchaient de tous côtés.

« Pauvre arbre, dit l’enfant ; prends-le pour qu’il refleurisse là-haut près de Dieu. »

Et l’ange prit le rosier. Il embrassa l’enfant ; le

petit ouvrit ses yeux à moitié. Ils cueillirent partout de riches fleurs, sans mépriser la dent-de-lion si souvent dédaignée, ni la pensée sauvage.

« Nous avons assez de fleurs maintenant, » dit l’enfant et l’ange fit un signe d’assentiment, mais ils ne volèrent pas encore vers Dieu.

Déjà il faisait nuit, partout régnait un profond silence ; ils passaient au-dessus d’une petite rue sombre et étroite, remplie d’un amas de vieille paille, de cendres et de balayures. C’était le jour des déménagements ; toutes ces assiettes brisées, tous ces morceaux de statues en plâtre, tous ces haillons offraient un aspect peu agréable.

Et l’ange montra à l’enfant, au milieu de ces débris, quelques fragments d’un pot de fleurs ; une motte de terre s’en était détachée, à laquelle tenaient encore les racines d’une grande fleur des champs fanée et jetée au rebut.

« Emportons-la, dit l’ange ; en nous envolant je te dirai pourquoi. »

Ils s’élevèrent dans l’air, et l’ange fit ce récit :

« Là-bas, dans cette rue sombre, dans une espèce de cave, demeurait un pauvre petit garçon malade. Dès sa plus tendre enfance, il était alité. Parfois, lorsqu’il se sentait mieux, il faisait le tour de la chambre à l’aide de béquilles, et c’était tout. En été, les rayons du soleil venaient de temps en temps éclairer cette misérable demeure, et alors le petit garçon se réchauffait au soleil regardait le sang rouge circuler dans ses doigts délicats et diaphanes en disant : « Aujourd’hui, Dieu merci, j’ai pu sortir. » Il ne connaissait la magnifique verdure de la forêt que par une branche de hêtre que le fils du voisin lui avait apportée. Il tenait cette branche au-dessus de sa tête, et il lui semblait ainsi se reposer sous les grands arbres, ayant le soleil en perspective, et pour musique le chant délicieux de mille petits oiseaux.

Un jour de printemps, le fils du voisin lui apporta aussi quelques fleurs des champs, dont l’une, par hasard, avait encore ses racines. Elle fut plantée dans un pot, et placée sur la fenêtre, près du

lit. Plantée par une main heureuse, elle poussa des rejetons, et produisit chaque année de nouvelles fleurs. C’était le jardin de l’enfant malade, son seul trésor sur cette terre ; il l’arrosait, la cultivait avec soin, et la plaçait toujours de manière à ce qu’elle ne perdît pas un des rayons de soleil qui pénétraient à travers la lucarne. Aussi la fleur se développait et s’embellissait avec ses rêves ; elle fleurissait pour lui, pour lui elle répandait son parfum et prenait des airs coquets. Lorsque le bon Dieu rappela l’enfant à lui, il s’inclina vers elle avant de mourir. II y a maintenant une année que l’enfant est chez Dieu, et il y a une année que la fleur est restée oubliée sur la fenêtre et s’est desséchée. Le jour du déménagement, on l’a jetée parmi les immondices de la rue, et c’est cette pauvre fleur fanée que nous avons recueillie dans notre bouquet, car elle a causé plus de joie que la plus riche fleur du jardin d’une reine.

—Mais comment sais-tu tout cela ? demanda l’enfant.

— Je le sais, répondit l’ange, parce que j’étais moi-même ce petit garçon malade qui marchait avec des béquilles. Je reconnais bien ma fleur. »

Et l’enfant, ouvrant tout à fait les yeux, regarda le visage éclatant et superbe de l’ange. Au même instant, ils entrèrent dans le ciel du Seigneur, où la joie et la félicité sont éternelles. Lorsque le bon Dieu eut pressé l’enfant mort sur son cœur, il poussa des ailes à l’enfant comme à l’autre ange, et se tenant par la main, tous deux s’envolèrent ensemble. Le bon Dieu serra aussi sur son cœur toutes les fleurs, mais il donna un baiser à la pauvre fleur des champs fanée, et aussitôt elle fut douée de la voix et chanta avec les anges qui flottent autour du Seigneur, formant des cercles jusqu’à l’infini, et tous également heureux. Oui, ils chantaient tous, grands et petits, le bon enfant béni, et la pauvre fleur des champs qui avait été jetée toute fanée parmi les ordures, dans la ruelle sombre et étroite.

Hans Christian Andersen.

Ce que disent les fleurs.

Quand j’étais enfant, ma chère Aurore, j’étais très tourmentée de ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon professeur de botanique m’assurait qu’elles ne disaient rien ; soit qu’il fût sourd, soit qu’il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait qu’elles ne disaient rien du tout.

Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément, surtout à la rosée du soir ; mais elles parlaient trop bas pour que je pusse distinguer leurs paroles ; et puis elles étaient méfiantes, et, quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du pré, elles s’avertissaient par une espèce de psitt, qui courait de l’une à l’autre. C’était comme si l’on eût dit sur toute la ligne : «Attention, taisons-nous ! voilà l’enfant curieux qui nous écoute».

Je m’y obstinai. Je m’exerçai à marcher si doucement, sans frôler le plus petit brin d’herbe, qu’elles ne m’entendirent plus et que je pus m’avancer tout près, tout près ; alors, en me baissant sous l’ombre des arbres pour qu’elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des paroles articulées.

Il fallait beaucoup d’attention ; c’était de si petites voix, si douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.

Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n’était ni le français, ni le latin qu’on m’apprenait alors ; mais il se trouva que je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce langage que tout ce que j’avais entendu jusqu’alors.

Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne fallait pas s’amuser à vouloir surprendre plus d’un secret en une fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j’entendis dans les coquelicots :

- Mesdames et messieurs, il est temps d’en finir avec cette platitude. Toutes les plantes sont également nobles ; notre famille ne le cède à aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare que j’en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se dire mieux né et plus titré que moi.

A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l’orateur coquelicot avait raison. Une d’elles, qui était plus grande que les autres et fort belle, demanda la parole et dit :

- Je n’ai jamais compris les grands airs que prend la famille des roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie et mieux faite que moi ? La nature et l’art se sont entendus pour multiplier le nombre de nos pétales et l’éclat de nos couleurs. Nous sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n’a guère plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu’à cinq cents. Quant aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose ne trouvera jamais.

- Moi, dit un grand pied d’alouette vivace, moi le prince Delphinium, j’ai l’azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté…

- Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries du parfum me portent sur les nerfs. Qu’est-ce, je vous prie, que le parfum ? Une convention établie par les jardiniers et les papillons. Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c’est moi qui embaume.

- Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne s’annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.

- Je ne suis pas de votre avis, s’écria un gros pavot qui sentait très fort. Les odeurs annoncent l’esprit et la santé.

Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s’en tenaient les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait répondre ; tous les rosiers venaient d’être taillés et les pousses remontantes n’avaient encore que de petits boutons bien serrés dans leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie contre la rose, qu’on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son utilité. Les sottises que j’entendais m’exaspérèrent et, tout à coup, parlant leur langue :

- Taisez-vous, m’écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m’imaginais entendre ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos rivalités, vos vanités et votre basse envie !

Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.

- Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de bon sens que ces péronnelles cultivées, qui en recevant de nous une beauté d’emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.

Je me glissai dans l’ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la prairie ; je voulais savoir si les spirées qu’on appelle reine des prés avaient aussi de l’orgueil et de l’envie. Mais je m’arrêtai auprès d’un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.

- Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à cent feuilles et méprise la rose pompon.

Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n’avait pas créé toutes ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire depuis, par la greffe et les semis. La nature n’en était pas plus pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses de roses à l’état rustique : la canina, ainsi nommée parce qu’on la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés ; la rose canelle, la musquée, la rubiginosa ou rouillée, qui est une des plus jolies ; la rose pimprenelle, la tomentosa ou cotonneuse, la rose alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins nous avions des espèces charmantes à peu près perdues aujourd’hui, une panachée rouge et blanc qui n’était pas très fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne d’étamines d’un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamotte. Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les hivers rudes ; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue excessivement rare ; la petite rose de mai, la plus précoce et peut-être la plus parfumée de toutes, qu’on demanderait en vain aujourd’hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous savions utiliser et qu’on est obligé, à présent, de demander au midi de la France ; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire, à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l’on attribue généralement à la culture.

C’est cette rose centifolia qui était alors, pour moi comme pour tout le monde, l’idéal de la rose, et je n’étais pas persuadée, comme l’était mon précepteur, qu’elle fût un monstre dû à la science des jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l’infini, mais en l’altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On m’enseignait alors la botanique. Je n’y mordais qu’à ma façon. J’avais l’odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères essentiels de la plante ; mon professeur, qui prenait du tabac, ne m’accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J’écoutai donc de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu’ils parlaient des origines de la rose.

- Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu, nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre illustre reine.

J’entendis alors le zéphyr qui disait :

- Taisez-vous, vous n’êtes que des enfants du Nord. Je veux bien causer un instant avec vous, mais n’ayez pas l’orgueil de vous égaler à la reine des fleurs.

- Cher zéphyr, nous la respectons et nous l’adorons, répondirent les fleurs de l’églantier ; nous savons comme les autres fleurs du jardin en sont jalouses. Elles prétendent qu’elle n’est rien de plus que nous, qu’elle est fille de l’églantier et ne doit sa beauté qu’à la greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si tu connais la véritable origine de la rose.

- Je vous la dirai, car c’est ma propre histoire ; écoutez-la, et ne l’oubliez jamais.

Et le zéphyr raconta ceci :

- Au temps où les êtres et les choses de l’univers parlaient encore la langue des dieux, j’étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma chevelure immense s’emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable et sublime, j’avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le soleil.

» Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître sur cette scorie informe que nous appelons aujourd’hui la terre des vivants. J’étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le roi mon père était las, il s’étendait sur le sommet des nuées et se reposait sur moi du soin de continuer l’œuvre de l’implacable destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s’agitait un esprit, une divinité puissante, l’esprit de la vie, qui voulait être, et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts redoublèrent et ne servirent qu’à hâter l’éclosion d’une foule d’êtres qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur faiblesse même ; d’humbles plantes flexibles, de minces coquillages flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l’écorce terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût résolu d’adapter les organes et les besoins de tous les êtres au milieu tourmenté que nous leur faisions.

» Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en apparence, irréductible en réalité. Nous détruisons des races entières d’êtres vivants, d’autres apparaissaient organisés pour nous subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des forces nouvelles.

» Pendant qu’il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des myriades d’animaux, ingénieusement conformés dans leurs différents types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d’immenses forêts ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux épurées de lacs immenses.

» – Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui s’est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez, et ne revenez pas, tant qu’il y aura encore un être vivant, une plante debout sur cette arène maudite où la vie prétend s’établir en dépit de nous.

» Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je m’abattis sur les antiques contrées de l’extrême Orient, là où de profondes dépressions du haut plateau asiatique s’abaissant vers la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d’une humidité énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. J’étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d’une force incommensurable, j’étais fier d’apporter le désordre et la mort à tous ces faibles qui semblaient me braver. D’un coup d’aile, je rasais toute une contrée ; d’un souffle, j’abattais toute une forêt, et je sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d’être plus fort que toutes les forces de la nature.

» Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue à mes organes, et, surpris d’une sensation si nouvelle, je m’arrêtai pour m’en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat, imperceptible, la rose !

» Je fondis sur elle pour l’écraser. Elle plia, se coucha sur l’herbe et me dit :

» – Prends pitié ! je suis si belle et si douce ! respire-moi, tu m’épargneras.

» Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me couchai sur l’herbe et je m’endormis auprès d’elle.

» Quand je m’éveillai, la rose s’était relevée et se balançait mollement, bercée par mon haleine apaisée.

» – Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes terribles sont pliées, je t’aime et te trouve beau. Sans doute tu es le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j’aille voir de plus près le soleil et les nuages.

» Je mis la rose dans mon sein et je m’envolai avec elle. Mais bientôt il me sembla qu’elle se flétrissait ; alanguie, elle ne pouvait plus me parler ; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi, craignant de l’anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des arbres, j’évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution jusqu’au palais de nuées sombres où m’attendait mon père.

» – Que veux-tu ? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt que je vois encore sur les rivages de l’Inde ? Retourne l’exterminer au plus vite.

» – Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te confier ce trésor que je veux sauver.

» – Sauver ! s’écria-t-il en rugissant de colère ; tu veux sauver quelque chose ?

» Et, d’un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans l’espace en semant ses pétales flétries.

» Je m’élançai pour ressaisir au moins un vestige ; mais le roi, irrité et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur mon genou, et, avec violence, m’arracha mes ailes, dont les plumes allèrent dans l’espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.

» – Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n’es plus mon fils. Va-t’en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui me brave, nous verrons s’il fera de toi quelque chose, à présent que, grâce à moi, tu n’es plus rien.

«Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m’oublia à jamais.

» Je roulai jusqu’à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la rose, plus riante et plus embaumée que jamais.

» – Quel est ce prodige ? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu le don de renaître après la mort ?

» – Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l’esprit de vie féconde. Vois ces boutons qui m’environnent. Ce soir, j’aurai perdu mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes sœurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de leur journée de fête. Reste avec nous ; n’es-tu pas notre compagnon et notre ami ?

» J’étais si humilié de ma déchéance, que j’arrosais de mes larmes cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L’esprit de la vie sentit mes pleurs et s’en émut. Il m’apparut sous la forme d’un ange radieux et me dit :

» – Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car il peut détruire et, moi, je peux créer.

» En parlant ainsi, l’être brillant me toucha et mon corps devint celui d’un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger avec délices.

» – Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront. Plus tard, quand j’aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les poètes. – Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation des forces aujourd’hui ennemies de la nature. Tu seras aussi l’enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler d’une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les siècles futurs n’oseront pas t’ôter. Je te proclame reine des fleurs ; les royautés que j’institue sont divines et n’ont qu’un moyen d’action, le charme.

» Depuis ce jour, j’ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des animaux et des plantes ; ma libre et divine origine me laisse le choix de résider où il me plaît mais je suis trop l’ami de la terre et le serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient. Oui mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par conséquent votre frère et votre ami».

- En ce cas, s’écrièrent toutes les petites roses de l’églantier, donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de madame la reine, la rose à cent feuilles de l’Orient.

Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement de feuilles en guise de timbales et de castagnettes : il arriva bien à quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs pétales dans mes cheveux ; mais elles n’y firent pas attention et dansèrent de plus belle en chantant :

- Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages ! vive le bon zéphyr qui est resté l’ami des fleurs !

Quand je racontai à mon précepteur ce que j’avais entendu, il déclara que j’étais malade et qu’il fallait m’administrer un purgatif. Mais ma grand’mère m’en préserva en lui disant :

- Je vous plains si vous n’avez jamais entendu ce que disent les roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l’entendais. C’est une faculté de l’enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les maladies !

George Sand (Contes d’une grand’mère)

Le sapin, conte de Noël d’Andersen.

Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était bien placé, il avait du soleil et de l’air ; autour de lui poussaient de plus grands camarades, pins et sapins. Mais lui était si impatient de grandir qu’il ne remarquait ni le soleil ni l’air pur, pas même les enfants de paysans qui passaient en bavardant lorsqu’ils allaient cueillir des fraises ou des framboises.

« Oh ! si j’étais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je pourrais étendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le vaste monde. Les oiseaux bâtiraient leur nid dans mes branches et, lorsqu’il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grâce comme font ceux qui m’entourent. »

Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tête.

L’hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied de sa blancheur, il arrivait souvent qu’un lièvre bondissait, sautait par-dessus le petit arbre – oh ! que c’était agaçant ! Mais, deux hivers ayant passé, quand vint le troisième, le petit arbre était assez grand pour que le lièvre fût obligé de le contourner. Oh ! pousser, pousser, devenir grand et vieux, c’était là, pensait-il, la seule joie au monde.

En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus grands arbres. Cela arrivait chaque année et le jeune sapin, qui avait atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres magnifiques tombaient à terre dans un fracas de craquements.

Où allaient-ils ? Quel devait être leur sort ?

Au printemps, lorsque arrivèrent l’hirondelle et la cigogne, le sapin leur demanda :

- Savez-vous où on les a conduits ? Les avez-vous rencontrés ?

Les hirondelles n’en savaient rien, mais la cigogne eut l’air de réfléchir, hocha la tête et dit :

- Oui, je crois le savoir, j’ai rencontré beaucoup de navires tout neufs en m’envolant vers l’Egypte, sur ces navires il y avait des maîtres-mâts superbes, j’ose dire que c’étaient eux, ils sentaient le sapin.

- Oh ! si j’étais assez grand pour voler au-dessus de la mer ! Comment est-ce au juste la mer ? A quoi cela ressemble-t-il ?

- Euh ! c’est difficile à expliquer, répondit la cigogne.

Et elle partit.

- Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, réjouis-toi de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en toi.

Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des larmes, mais il ne les comprit pas.

Quand vint l’époque de Noël, de tout jeunes arbres furent abattus, n’ayant souvent même pas la taille, ni l’âge de notre sapin, lequel, sans trêve ni repos, désirait toujours partir. Ces jeunes arbres étaient toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la forêt.

- Où vont-ils? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il y en avait même un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laissé leur verdure?

- Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moineaux. En bas, dans la ville, nous avons regardé à travers les vitres, nous savons où la voiture les conduit. Oh ! ils arrivent au plus grand scintillement, au plus grand honneur que l’on puisse imaginer. A travers les vitres, nous les avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis de ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, jouets et des centaines de lumières.

- Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction ? dit le sapin tout enthousiasmé. C’est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer. Je me languis ici, que n’est-ce déjà Noël ! Je suis aussi grand et développé que ceux qui ont été emmenés l’année dernière. Je voudrais être déjà sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu de ce faste. Et, ensuite … il arrive sûrement quelque chose d’encore mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décorer ainsi. Cela doit être quelque chose de grandiose et de merveilleux ! Mais quoi ?… Oh ! je m’ennuie … je languis …

- Sois heureux d’être avec nous, dirent l’air et la lumière du soleil. Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse.

Mais le sapin n’arrivait pas à se réjouir. Il grandissait et grandissait. Hiver comme été, il était vert, d’un beau vert foncé et les gens qui le voyaient s’écriaient : Quel bel arbre !

Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d’un coup, dans sa moelle ; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une douleur profonde. Il défaillait et souffrait.
L’arbre ne revint à lui qu’au moment d’être déposé dans la cour avec les autres. Il entendit alors un homme dire :

- Celui-ci est superbe, nous le choisissons.

Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportèrent le sapin dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et près du grand poêle de céramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions sur leurs couvercles. Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule, des canapés de soie, de grandes tables couvertes de livres d’images et de jouets ! pour un argent fou – du moins à ce que disaient les enfants.

Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne pouvait pas voir que c’était un tonneau parce qu’il était enveloppé d’une étoffe verte et posé sur un grand tapis à fleurs ! Oh ! notre arbre était bien ému ! Qu’allait-il se passer ?

Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le garnir. Ils suspendaient aux branches de petits filets découpés dans des papiers glacés de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des pommes et des noix dorées pendaient aux branches comme si elles y avaient poussé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et blanches étaient fixées sur les branches. Des poupées qui semblaient vivantes – l’arbre n’en avait jamais vu – planaient dans la verdure et tout en haut, au sommet, on mit une étoile clinquante de dorure.

C’était splendide, incomparablement magnifique.

- Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.

« Oh ! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir quand les bougies seront allumées ! Que se passera-t-il alors ? Les arbres de la forêt viendront-ils m’admirer ? Les moineaux me regarderont-ils à travers les vitres ? Vais-je e rester ici, ainsi décoré, l’hiver et l’été ? »

On alluma les lumières. Quel éclat ! Quelle beauté ! Un frémissement parcourut ses branches de sorte qu’une des bougies y mit le feu : une sérieuse flambée.

- Mon Dieu ! crièrent les demoiselles en se dépêchant d’éteindre.

Le pauvre arbre n’osait même plus trembler. Quelle torture ! Il avait si peur de perdre quelqu’une de ses belles parures, il était complètement étourdi dans toute sa gloire … Alors, la porte s’ouvrit à deux battants, des enfants en foule se précipitèrent comme s’ils allaient renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les enfants s’arrêtaient – un instant seulement -, puis ils se mettaient à pousser des cris de joie – quel tapage ! – et à danser autour de l’arbre. Ensuite, on commença à cueillir les cadeaux l’un après l’autre.

« Qu’est-ce qu’ils font ? se demandait le sapin. Qu’est-ce qui va se passer ? »

Les bougies brûlèrent jusqu’aux branches, on les éteignait à mesure, puis les enfants eurent la permission de dépouiller l’arbre complètement. Ils se jetèrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en craquaient, s’il n’avait été bien attaché au plafond par le ruban qui fixait aussi l’étoile, il aurait été renversé.

Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras, personne ne faisait plus attention à notre sapin, si ce n’est la vieille bonne d’enfants qui jetait de-ci de-là un coup d’oil entre les branches pour voir si on n’avait pas oublié une figue ou une pomme.

- Une histoire ! une histoire ! criaient les enfants en entraînant vers l’arbre un gros petit homme ventru.

Il s’assit juste sous l’arbre.

- Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intérêt à nous écouter, mais je ne raconterai qu’une histoire. Voulez-vous celle d’Ivède-Avède ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des escaliers, mais arriva tout de même à s’asseoir sur un trône et à épouser la princesse ?

L’homme racontait l’histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des escaliers, gagna tout de même le trône et épousa la princesse. Les enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l’histoire d’Ivède-Avède, mais ils n’en eurent qu’une. Le sapin se tenait coi et écoutait.

« Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde », pensait-il. Il croyait que l’histoire était vraie, parce que l’homme qui la racontait était élégant.

- Oui, oui, sait-on jamais ! Peut-être tomberai-je aussi du haut des escaliers et épouserai-je une princesse !

Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orné de lumières et de jouets, d’or et de fruits.

Il resta immobile et songeur toute la nuit.

Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent.

- Voilà la fête qui recommence ! pensa l’arbre. Mais ils le traînèrent hors de la pièce, en haut des escaliers, au grenier… et là, dans un coin sombre, où le jour ne parvenait pas, ils l’abandonnèrent.

- Qu’est-ce que cela veut dire ? Que vais-je faire ici ?

Il s’appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le temps de beaucoup réfléchir, car les jours et les nuits passaient sans qu’il ne vînt personne là-haut et quand, enfin, il vint quelqu’un, ce n’était que pour déposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l’arbre complètement. L’avait-on donc tout à fait oublié ?

«C’est l’hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et couverte de neige. On ne pourrait même pas me planter ; c’est sans doute pour cela que je dois rester à l’abri jusqu’au printemps. Comme c’est raisonnable, les hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si sombre et si ce n’était si solitaire ! Pas le moindre petit lièvre. C’était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le tapis de neige le lièvre passait en bondissant, oui, même quand il sautait par-dessus moi ; mais, dans ce temps-là, je n’aimais pas ça. Quelle affreuse solitude, ici ! »

« Pip ! pip ! » fit une petite souris en apparaissant au même instant, et une autre la suivait. Elles flairèrent le sapin et furetèrent dans ses branches.

- Il fait terriblement froid , dit la petite souris. Sans quoi on serait bien ici, n’est-ce pas, vieux sapin?

- Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en y a beaucoup de bien plus vieux que moi.

- D’où viens-tu donc ? demanda la souris, et qu’est-ce que tu as à raconter ?

Elles étaient horriblement curieuses.

- Parle-nous de l’endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu été ? As-tu été dans le garde-manger ?

- Je ne connais pas ça, dit l’arbre, mais je connais la forêt où brille le soleil, où l’oiseau chante.
Et il parla de son enfance. Les petites souris n’avaient jamais rien entendu de semblable. Elles écoutaient de toutes leurs oreilles.

- Tu en as vu des choses ! Comme tu as été heureux !

- Moi ! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racontait. Oui, au fond, c’était bien agréable.

Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été garni de gâteaux et de lumières.

- Oh ! dirent encore les petites souris, comme tu as été heureux, vieux sapin.

- Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n’est que cet hiver que j’ai quitté ma forêt ; je suis dans mon plus bel âge, on m’a seulement replanté dans un tonneau.

- Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.

La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris pour entendre ce que l’arbre racontait et, à mesure que celui-ci parlait, tout lui revenait plus exactement.

« C’était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir, ils peuvent revenir ! Dumpe-le-Ballot est tombé du haut des escaliers, mais il a tout de même eu la princesse ; peut-être en aurai-je une aussi. »

Il se souvenait d’un petit bouleau qui poussait là-bas, dans la forêt, et qui avait été pour lui une véritable petite princesse.

- Qui est Dumpe-le-Ballot ? demandèrent les petites souris.

Alors le sapin raconta toute l’histoire, il se souvenait de chaque mot ; un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu’en haut de l’arbre, de plaisir.

La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses encore, et le dimanche il vint même deux rats, mais ils déclarèrent que le conte n’était pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris ; de ce fait, elles-mêmes l’apprécièrent moins.

- Eh bien , merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris finirent par s’en aller aussi, et le sapin soupirait.
- C’était un vrai plaisir d’avoir autour de moi ces petites souris agiles, à écouter ce que je racontais. C’est fini, ça aussi, mais maintenant, je saurai goûter les plaisirs quand on me ressortira. Mais quand ?

Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout dans le grenier. Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l’arbre en avant. Bien sûr, ils le jetèrent un peu durement à terre, mais un valet le traîna vers l’escalier où le jour éclairait.

«Voilà la vie qui recommence », pensait l’arbre, lorsqu’il sentit l’air frais, le premier rayon de soleil … et le voilà dans la cour.

Tout se passa si vite ! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs. Les roses pendaient fraîches et odorantes par-dessus la petite barrière, les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant : « Quivit, quivit, mon homme est arrivé ! » Mais ce n’était pas du sapin qu’elles voulaient parler.

- Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant largement ses branches. Hélas ! elles étaient toutes fanées et jaunies. L’étoile de papier doré était restée fixée à son sommet et brillait au soleil… Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé autour de l’arbre et s’en étaient réjouis. L’un des plus petits s’élança et arracha l’étoile d’or.

- Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noël, s’écria-t-il en piétinant les branches qui craquaient sous ses souliers.

L’arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche verdure du jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme il eût préféré être resté dans son coin sombre au grenier ! Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à la joyeuse fête de Noël, aux petites souris, si heureuses d’entendre l’histoire de Dumpe-le- Ballot.

« Fini ! fini ! Si seulement j’avais su être heureux quand je le pouvais. »

Le valet débita l’arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas qui flamba joyeusement sous la chaudière. De profonds soupirs s’en échappaient, chaque soupir éclatait. Les enfants qui jouaient au-dehors entrèrent s’asseoir devant le feu et ils criaient : Pif ! Paf ! à chaque craquement, le sapin, lui, songeait à un jour d’été dans la forêt ou à une nuit d’hiver quand les étoiles étincellent. Il pensait au soir de Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu’il eût jamais entendu et qu’il avait su répéter… et voilà qu’il était consumé …

Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine l’étoile d’or qui avait orné l’arbre au soir le plus heureux de sa vie. Ce soir était fini, l’arbre était fini, et l’histoire, aussi, finie, finie comme toutes les histoires.

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