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Poème de l’amour.

LXVI

Un soir où tu ne parlais pas,
Où tu me regardais à peine,
Mes yeux erraient à petits pas
Sur ton visage aux belles peines,

Et j’ai fait avec ton ennui
Un étrange et mystique pacte
Où tout me dessert et me nuit;
Et, depuis, mes rêves, mes actes,
A travers les jours et les nuits,
L’éloignement, l’atroce ennui,
S’en vont, résolus, invincibles,
Vers ton corps que j’ai pris pour cible…
LXVII

Moi seule je connais ta langoureuse allure,
Tous les autres regards peuvent bien s’y tromper.
Mais j’ai surpris (ô juin, par l’orage estompé!)
Comme un cristal où git l’invisible fêlure,
Ton rire épanoui, d’angoisse entrecoupé…
LXVIII

Je n’ai besoin, de toi, que toi-même! sans l’âme,
Sans l’amitié, la voix, le plaisir, le bonheur!
Hélas! de t’avoir vu triste m’a fait si peur
Que de ton cœur muet mon désir ne réclame
Que l’humble instant sans paix, sans consolation,
Où mon esprit troublé, qui meurt de passion,
Contemple avec une ample et radieuse aisance
Le miracle restreint de ta triste présence…
LXIX

Si vraiment les mots t’embarrassent,
Ne dis rien. Rêve. N’aie pas froid;
C’est moi qui parle et qui t’embrasse;
Laisse-moi répandre sur toi,
Comme le doux vent dans les bois,
Ce murmure immense, à voix basse…
LXX

Pareils à l’Océan qui dans sa force trouble

Contient un orage inconnu,

Tes yeux de sombre azur sont pleins de lueurs doubles,

Jamais ils ne me semblent nus.

Je ne connais pas bien ces lieux de ma misère

Et de ma longue attention;

Ainsi que sur la lande aux chardons aigus, j’erre,

Me blessant aux déceptions.

— Hélas ! J’étais puissante, attentive, précise,

Mais où toucher ton cœur amer?

À présent je ressemble à ces femmes assises

Guettant les barques sur la mer.

J’attends qu’une heure sonne à quelque vague horloge,

Que je ne sais où situer;

Je souffre dans mon cœur indomptable où se loge

L’espoir, que tu ne peux tuer!

— Et pourtant, cher esprit où s’ébattent des ailes,

J’aime mieux ne jamais connaître les nouvelles

Que renferme ton front têtu,

J’appréhende le mot par qui le cœur chancelle…

Merci de t’être toujours tu!

Anna de Noailles.

Poème de l’amour.

LXI

Je crois à l’âme, si c’est elle
Qui me donne cette vigueur
De me rapprocher de ton cœur
Quand tu parais sombre et rebelle !

Je crois à l’âme, si vraiment
C’est d’elle que je tiens l’audace
De t’avoir scruté face à face
Dans les divins commencements!

— Mais, ô Nature impérieuse,
Instinct qui ne cédez jamais,
Turbulence mystérieuse,
N’est-ce point par vous que j’aimais?

LXII

Quand ce soir tu t’endormiras
Loin de moi, pour ta triste nuit,
En songe pose sur mon bras
Ton beau col alourdi d’ennui.

Jette vers moi ce qui t’encombre,
Défais-toi des mornes pensées,
Je les ramasserai dans l’ombre
Comme une glaneuse insensée,
Ivre d’amour, et qui dénombre
Des roses, des lys, des pensées…
LXIII

Je voyais, aussi nettement
qu’on voit la rose en fraîche toile,
S’épanouir au firmament
La pulpe altière des étoiles.

Je révais. Par les jours trop chauds,
Quand l’heure du soir songe et stagne,
Une rue, un mur blanc de chaux,
Me restituaient les Espagnes.

Auprès d’un verger de Passy,
Quand la nuit met sa molle roche
Sur tout l’espace dessaisi,
J’entendais, au lointain, des cloches
Éparpiller leur lent souci…
L’univers logeait dans mon cœur,

Lorsque tu vins comme un voleur…
LXIV

Ô suave ami périssable,
Tu ne pourras laisser de traces
Que le temps mobile n’efface
Comme fait le vent sur les sables!

Tes doux jeux, charmants, éphémères,
Sont faits d’écume et d’âme amère.
Et cependant, quoi que tu fasses,
Il restera que je t’aimais,
Que j’ai dit ta grâce à l’espace,
Et penché sur tes yeux ma face
Où le soleil se résumait !
LXV

Je voudrais mourir, mais non pas
D’une autre et plus tranquille mort
Que celle que causent ton pas,
Ta voix, ton regard, ton abord.

Pourrai-je renoncer, crois-tu,
— Bel arbre humain, cyprès! tilleul!
À ce grand besoin éperdu
Que j’ai de périr par toi seul?

Anna de Noailles.

Poème de l’amour.

LVI

Certes tu n’étais pas créé pour moi, cher être,
Mais je le croyais, par désir!
Ma raison disait: non; mon cœur disait: peut-être!

Et l’on tâche à ne pas mourir!

LVII

Enfin la première nuit froide
Plus de vents dansants, amollis.
L’atmosphère est tendue et roide,
Le beau ciel d’argent dépoli
Allonge sa paix où se creuse
Le puits des étoiles neigeuses.
— Va-t-il enfin me protéger,
Ce climat soudain sans tendresse,
De ton beau visage étranger
Sur lequel mon amour s’abaisse
Comme ces œillets las, déteints,
Qu’englobent les pleurs du matin?…

LVIII

J’ai puissamment goûté l’orgueil
D’avoir reçu de la nature
L’éclat bondissant d’un bel œil,
Archer double de la figure;

J’ai souvent, devant des miroirs,
Ressenti la force contente
De m’arrêter, d’apercevoir
Une héroïne palpitante;

Mais combien faible est la valeur
D’un visage pur et vainqueur,

Alors que je t’offre un tel cœur!

LIX

Tu sais, je n’étais pas modeste,
Je n’ignorais pas les sommets
Où je vivais, puissante, agreste;
Rêveuse, universelle, — mais

J’ai soudain vu sur ton visage
Un clair et vivant paysage,
Où, morne, insensible, lassé,
Tu m’as défendu de passer…

LX

Je ne puis jamais reposer
Mon esprit, qui, de loin, contrôle
Le souci qui vient t’épuiser,
L’ennui qui pèse à ton épaule.
Jamais je n’ignore un instant
Que tu respires, parles, rêves;
J’éprouve, triste combattant,
La nécessité d’une trêve !

— Ah! j’aurais besoin que parfois,
Dans une calme et longue aurore,
L’univers m’apparût sans toi,
Et ne t’eût pas fait naître encore!

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

LI

Si quelque être te plaît, ne lutte pas, aborde
Ce visage nouveau sur lequel est venu
Se poser le soleil de tes yeux ingénus;
Tout ce qui te séduit, ma douleur te l’accorde.
— Et moi, de loin; le cœur par le tien soutenu,
Emmêlant ton plaisir et ma miséricorde,
Je bénirai ton front posé sur des bras nus,
Ton regard poignardé qui devient plus ténu,
Et tes baisers soyeux qui rêvent et qui mordent…

— Je ne me plaindrai pas, je les aurai connus.
LII

Tu ne peux avoir de bonté,
Malgré de studieux efforts,
Puisque le désir ni la mort
Ne t’ont suffisamment hanté.

— Si l’on pouvait mettre en lambeaux,
Rendre immobile et désarmer
L’être effrayant qu’on veut aimer,
Tout plaisir serait un tombeau!

C’est par peur de souffrir aussi
Que l’on recherche un tendre accord,
Et que l’amour a tant souci
De l’autre âme et de l’autre corps…

LIII

C’est l’hiver, le ciel semble un toit
D’ardoise froide et nébuleuse,
Je suis moins triste et moins heureuse.
Je ne suis plus ivre de toi!

Je me sens restreinte et savante,
Sans rêve, mais comprenant tout.
Ta gentillesse décevante
Me frappe, mais à faibles coups.

Je sais ma force et je raisonne,
Il me semble que mon amour
Apporte un radieux secours
À ta belle et triste personne.

— Mais lorsque renaîtra l’été
Avec ses souffles bleus et lisses,
Quand la nature agitatrice
Exigera la volupté,

Ou le bonheur plus grand encore
De dépasser ce brusque émoi,
— Quand les jours chauds, brillants, sonores
Prendront ton parti contre moi,

Que ferai-je de mon courage
À goûter cette heureuse mort
Qu’au chaud velours de ton visage
J’aborde, je bois et je mords?…
LIV

Quand un soudain sommeil a séparé de toi
Ma pensée attentive, anxieuse et tenace;
Quand je suis prisonnière en ce cachot étroit,
Et quand l’amour, toujours pareil à la menace,

Semble avoir dans le songe égaré les contours
De ton être par qui me parvient l’atmosphère,
Je goûte obscurément cet instant calme et court
Dont s’est enfui le mal que ton œil peut me faire…
LV

Vis sans efforts et sans débats,
Garde tes torts, reste toi-même,
Qu’importent tes défauts? Je t’aime
Comme si tu n’existais pas,

Car l’émanation secrète
Qui fait ton monde autour de toi
Ne dépend pas de tes tempêtes,
De ton cœur vif, ton cœur étroit,

C’est un climat qui t’environne,
Intact et pur, et dans lequel
Tu t’emportes, sans que frissonne
Ton espace immatériel:
— L’anxieux frelon qui bourdonne
Ne peut pas altérer son ciel…

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

XLVI

Ce n’est peut-étre pas le tribut que réclame
Un cœur profond et délicat,
Cet amour allongé qui vient comme une lame
Frapper la rive avec fracas.

Ne pouvant pas comprendre et juger ce qu’on aime,
On ne fait que doubler son cœur ;
On est comme on voudrait que l’on fût pour soi-même;
Mais l’abondance a ses erreurs!

— Ne livrons pas à ceux qu’un faible élan contente
L’univers que nous possédons;
Transmettre, en exultant, l’espace qui nous hante
Est un fardeau autant qu’un don.

La passion contient l’amour avec la hargne,
Et son orage est maladroit
Peut-être faudrait-il que parfois l’on épargne
Les cœurs étonnés d’être étroits!

Déguisons la fierté de nous sentir prodigues ;
— Que pèse notre orgueil du feu
Devant la pauvreté de notre être qui brigue
La faveur d’obtenir un peu!

Devenons attentifs à ces âmes choisies
Que l’on goûte à travers leurs corps
Contraignons, en souffrant, l’altière fantaisie,
— Aimer moins est si fort encor!

Il n’est pas, pour nouer une divine attache,
Que ces excès mal assainis.
— Mais vraiment, se peut-il qu’auparavant l’on sache
Que l’on blesse par l’infini?
XLVII

Puisque je ne puis pas savoir
Ce que tu penses, je t’écoute;
Ta voix en vain peut se mouvoir,
Je poursuis mon songe et mon doute.

Tu m’étonnes en étant toi,
En ayant ton élan, ta vie;
Je me sens toujours desservie
Par ce que tu prétends ou crois.

— Mais quelquefois, dans le silence,
Je sens, comme une calme chance,
Se révéler notre unité,
Et j’entends les mots que tu penses
Et que je n’ai pas écoutés…
XLVIII

Le courage est ce qui remplace
Ce que l’on désire, et parfois
Si ferme et si haute est sa foi
Qu’il s’enivre du vain espace.

Semblable à la musique, il sait
Envahir, leurrer, se répandre,
Mais il n’est qu’un mortel essai
Pour l’instinct véhément et tendre,

Car, dans les choses de l’amour,
Les seules exactes et sages
Et qui dédaignent tout détour,
Comment croirait-on au courage?
XLIX

On est bon si l’on est tranquille,
Content, indifférent, distrait;
Mais si, plié sur son secret,
L’esprit sent sa force servile,
Qui dira l’ardeur, la bonté,
D’un instant de méchanceté?
L

Quand l’argentine nuit se répand dans l’espace,
Quand l’homme sans soleil rentre dans ses maisons,
La terre fait monter à sa calme surface,
Ainsi qu’une amoureuse et secrète saison,
Le tumulte animal, délicat et vorace,
Qui semble avoir brisé de célestes prisons
Ou déchiré les rets d’une invisible nasse…

Comme un clair ricochet d’étoile sur les eaux,
Dont les lueurs seraient faiblement inégales,
Un crapaud, retiré dans la paix des roseaux,
Fait gonfler et crever entre de courts repos

Ses deux bulles d’air musicales…

— Invisibles, menus et pourtant solennels,
Les insectes, l’oiseau, les aromes s’emparent
De l’ombre, où leur éclat est confidentiel;
Ce grand fourmillement d’érotiques appels
S’entasse dans l’éther et pourtant se sépare,
Comme si le plaisir restait toujours avare
De son rêve exigu joint à l’universel;

— Si l’homme vient rêver parmi ces grands cantiques,
Quand l’animal désir, comme un sachet plus lourd,
Se suspend à la nuit, plus ample que les jours,
Et lui livre l’aveu exultant et pudique
De ses chants de métal, nets et mélancoliques,
Il demeure étonné, dans sa grandeur mystique,
D’avoir tous les pensers sans avoir tout l’amour!

Anna de Noailles

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