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Poème de l’amour.

XLI

Je bénis le sommeil, lui seul peut déformer
Par sa ténèbre étroite, habile et travailleuse,
Les traits de ton image où mon âme amoureuse,
Sachant tous tes défauts, ne voit rien à blâmer!

Je m’endors agitée, et, pareille aux voyages,
Débordante d’espoirs, d’attente, de projets;
Et puis, à mon réveil, engourdie encor, j’ai
La douceur de trouver ma raison lasse et sage.

Je ne souhaite rien; fidèle à mes soucis
Je songe tendrement à la tombe loyale
Où, descendue enfin dans la paix sans rivale,
J’oublierai les désirs dont j’ai souffert ici;

Et je ne cherche pas à me tromper moi-même
Sur le dur sentiment que tu m’as inspiré;
Non, je ne t’aime pas avec l’honneur sacré,
Avec l’esprit ravi! Non, pauvre homme, je t’aime…

Et si ton hésitant, faible et modique orgueil
Ne peut s’accommoder de l’animale flamme,
Moi, du moins, j’eus le droit de voir périr des âmes
Pour les lèvres, les bras, les noirs cheveux et l’œil !
XLII

Le bonheur d’aimer est si fort,

Étant seul la négation

Du quotidien et de la mort,

Que je n’ai, dans ma passion,

Dans cet amour que je ressens,

Vraiment jamais rien désiré,

Rien attendu, rien espéré,

Que mon désir éblouissant !

Vent pur des nuits suave abondance, moisson !
Flots d’air frais arrachés aux golfes des étoiles,
Espace palpitant qui fais comme une voile
Se gonfler dans mon cœur les rêves et les sons,

Pénétrez dans la chambre ennemie où repose
Le trésor éclatant d’un beau corps soucieux,
Et ramenez vers moi, plus parfait que la rose,
Le bleuâtre parfum qui flotte sur ses yeux!
XLIII

Faut-il que tu sois juste aussi,
Étant vivace et délectable?
Le soleil même, ample et précis,
Délaisse la rose ou l’érable;
— Qu’appelle-t-on être équitable?

Peux-tu nourrir également
Toutes les âmes qui t’appellent?
Dédaigne leurs tendres querelles :
Être aimé, c’est être clément.
— Que l’on vive en ta dépendance!
Quels sont ces vaniteux, ces rois,
Ces cœurs jaloux, ces fronts étroits,
Ces corps dépouillés de prudence
Qui se dirigent sans effroi
Vers cette aride pénitence
De s’être fâchés avec toi?…

XLIV

Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs,
Ils sont les bâtisseurs hasardeux des pensées,
L’âme la plus puissante est parfois dépassée
Par ces rêves actifs que l’on voit se mouvoir.

— Laissons se balancer dans leur ombre décente
L’excessive tristesse et l’excessif besoin!
Confions le secret ou la hâte oppressante
Au silence sacré qui ne les livre point.

Un souvenir dormant cesse d’être coupable,
Tout ce qui n’est pas dit est innocent et vrai;
S’il consent à garder sa face sombre et stable
Le mensonge lui-même est un noble secret.

Ô Vérité tentante et qu’il faut qu’on esquive,
Monacale pudeur, effort, renoncement,
Sainteté des torrents retenant leur eau vive,
Solitude du cœur et de la voix qui ment!

Tendresse de la main qui parcourt et qui lisse
La vie atténuée et calme des cheveux,
Tandis que le désir se prive du délice
De déchaîner l’orage éloquent des aveux

Résolution pure, auguste et difficile
De n’accaparer pas l’esprit avec le corps,
De rester étrangers, pour que le plus fragile
Ne soit pas prisonnier de l’ineffable accord!

Feintise d’être heureux en dehors de l’ivresse,
Accommodation aux paisibles instants:
Plus que les cris, les pleurs, les secours, les caresses,
Vous êtes le mérite insondable et constant!
XLV

Ceux qui, hors du rêve et des transes
Par quoi le souffle est empêché,
Goûtent d’heureuses impudences,
Semblent par le sort protégés.
Nul dieu jaloux n’est attaché
A punir leur insouciance,

— Et peut-être que la souffrance
Est l’unique et sombre péché

Anna de Noailles.

Poème de l’amour.

XXXVI

Je suis lasse, rien ne m’assiste,

Je voudrais choir sur le chemin.

Dois-je songer que tu existes?

Poursuivrai-je cet examen?

Je rêve à tes yeux, à tes mains.

Que tu me plais!

Mais je persiste

À souffrir! — Hélas ! c’est si triste,

Et si joli, un être humain!

XXXVII

Le désir triomphal, en son commencement,
Exige toutes les aisances;
Il ignore le temps, le sort, l’atermoiement;
Il exulte, il chante, il s’avance!

On serait stupéfait et transi de savoir,
Aux instants où l’amour débute,
Combien seront soudain précaires l’abreuvoir,
Le dur pain et la pauvre hutte!

Le cœur éclaterait comme d’un son du cor
S’il entrevoyait dans l’espace
Tant de honte acceptée humblement, pour qu’un corps
Ne nous prive pas de sa grâce…

XXXVIII

Éros

— Les volets, les rideaux, les portes
Ont protégé notre bonheur;
Mais, ô mon amie, ô ma morte,
Toi qui meurs, qui vis et remeurs,
En ce moment où monte à peine
Ta lasse respiration,
Que fais-tu de ta passion?
Quel est ton plaisir ou ta peine?

Écho

— Ne demande rien, mon amour;
Ne bouge pas, reste en ta place;
Que ta suave odeur tenace
M’ombrage de son net contour.
Je ne pense à rien, je suis telle
Que quelque mourante immortelle
Qui sent en son cœur tournoyer
Les flèches qui l’ont abattue,
Et sans pouvoir tuer la tuent.
— Dans cette ivresse de souffrir
Avec complaisance, ô prodige!
J’observe aux confins du vertige
La stupeur de ne pas mourir…

XXXIX

Si je n’aimais que toi en toi
Je guérirais de ton visage,
Je guérirais bien de ta voix
Qui m’émeut comme lorsqu’on voit,
Dans le nocturne paysage,
La lune énigmatique et sage,
Qui nous étonne chaque fois.

— Si c’était toi par qui je rêve,
Toi vraiment seul, toi seulement,
J’observerais tranquillement
Ce clair contour, cette âme brève
Qui te commence et qui t’achève.

Mais à cause de nos regards,
À cause de l’insaisissable,
À cause de tous les hasards,
Je suis parmi toi haute et stable
Comme le palmier dans les sables;

Nous sommes désormais égaux,
Tout nous joint, rien ne nous sépare,
Je te choisis si je compare;
— C’est toi le riche et moi l’avare,
C’est toi le chant et moi l’écho,
Et t’ayant comblé de moi-même,
Ô visage par qui je meurs,
Rêves, désirs, parfums, rumeurs,
Est-ce toi ou bien moi que j’aime?

XL

aimer, c’est de ne mentir plus.
Nulle ruse, n’est nécessaire
Quand le bras chaleureux enserre
Le corps fuyant qui nous a plu.

— Crois à ma voix qui rêve et chante
Et qui construit ton paradis.
Saurais-tu que je suis méchante
Si je ne te l’avais pas dit?

— Faiblement méchante, en pensée,
Et pour retrouver par moment
Cette solitude sensée
Que j’ai reniée en t’aimant!

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

XXXI

L’esprit conquérant souhaitait
Une foule, et non un visage,
Mais sa force qui s’ébattait
Connaît le dolent amarrage.

Une rose, au centre du jour,
S’enveloppe de l’atmosphère;
Flèche invisible de l’amour
Une brise vient la défaire,

Et sous ce vent soudain et bref
On voit choir ses brillants pétales…

— Je ne te fais pas un grief
De toutes ces choses fatales !

XXXII

Quand tu me plaisais tant que j’en pouvais mourir,
Quand je mettais l’ardeur et la paix sous ton toit,
Quand je riais sans joie et souffrais sans gémir,
Afin d’être un climat constant autour de toi;

Quand ma calme, obstinée et fière déraison
Te confondait avec le puissant univers,
Si bien que mon esprit te voyait sombre ou clair
Selon les ciels d’azur ou les froides saisons,

Je pressentais déjà qu’il me faudrait guérir
Du choix suave et dur de ton être sans feu,
J’attendais cet instant où l’on voit dépérir
L’enchantement sacré d’avoir eu ce qu’on veut :

Instant éblouissant et qui vaut d’expier,
Où, rusé, résolu, puissant, ingénieux,
L’invincible désir s’empare des beaux pieds,
Et comme un thyrse en fleur s’enroule jusqu’aux yeux !

Peut-être ton esprit à mon âme lie
Se plaisait-il parmi nos contraintes sans fin,
Tu n’avais pas ma soif, tu n’avais pas ma faim,
Mais moi, je travaillais au désir d’oublier !

— Certes tu garderas de m’avoir fait rêver
Un prestige divin qui hantera ton coœur,
Mais moi, l’esprit toujours par l’ardeur soulevé,
Et qu’aurait fait souffrir même un constant bonheur,

Je ne cesserai pas de contempler sur toi,
Qui me fus imposant plus qu’un temple et qu’un dieu,
L’arbitraire déclin du soleil de tes yeux
Et la cessation paisible de ma foi !

XXXIII

Je songe au jardin, et à toi,
À tes pas, à la longue allée
Où calme, et la voix envolée,
Tu t’expliquais. Je songe au toit
Qui t’a vu languir, ne rien faire,
Et puis lire et songer, et puis
Acquérir l’amoureux appui
De l’orgueil que je te confère
Par mon cœur, incessant brasier
Qui forge ta claire fortune…

— Sur le sol l’ombre des rosiers
Comme un geste extasié
De la terre à la douce lune…

XXXIV

Le temps n’a pas toujours une égale valeur,
Tu cours et je suis immobile,
Je t’attends ; cela met quelque chose en mon cœur
De frénétique et de débile !

J’entame avec l’instant un infime combat
Que départage le silence.
L’heure, qui tout d’abord semblait me parler bas,
Frappe soudain à coups de lance.

Elle semble savoir, et garder son secret,
Le destin se confie à elle;
On ne pénètre pas dans cette ample forêt
Où rien n’est promis ni fidèle!

— Puisque la passion, en son sauvage trot,
Gaspille sa richesse amère,
Révérons ces instants de la vie éphémère
Dont chacun nous semblait de trop! —

Attendre : épuisement sanglant de l’espérance,
Tentative vers le hasard,
Hâte qui se prolonge, indécise souffrance
De savoir s’il est tôt ou tard!

Impatience juste, exigeante et soumise,
À qui manque, pour bien lutter,
Le pouvoir défendu de refaire à sa guise
L’univers puissant et buté!

— Certes, mon cœur ne veut te faire aucun reproche
Des minutes que tu perdais;
Tu me savais vivante, active, sûre et proche,
Moi, cependant, je t’attendais!

Sans doute la démente et subite tristesse
Qui se mêle aux jeux éperdus
Est le profond sanglot refoulé que nous laisse
La douleur d’avoir attendu!…

XXXV

Es-tu bon ? Oui, puisque je t’aime
Et que tu vis. Je puis tenir
Tout acquiescement de toi-même :
L’amour n’a pas d’autre problème
Que d’autoriser le désir…

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

XXI

Si je t’aime avec cet excès,
Et cette netteté aussi,
Avec cet œil adroit qui sait,
C’est à cause de mon pays !

De mon pays lointain, antique,
L’illustre Hellade des cigales,
Où, sans doute, aux jeux olympiques,
Se mouvaient tes grâces égales ;

Grâces du visage et du cœur,
Force charmante, allègre effort
D’un front qu’ennoblit de sueur
L’élan de l’âme avec le corps !

Platon, Mnasalque, Diotime,
T’eussent entouré de clameurs.
Moi je t’aime, je souffre et meurs ;

— Reçois ce présent plus intime…

XXII

Ah ! j’avais bien raison de craindre

Le mol printemps et sa douceur !

— Le beau soir tiède a ta tiédeur.

Tout est humain, tout semble peindre,

Par l’azur, le rêve, l’odeur,

Ta personne.

Dans le silence

Envahissant, mouvementé,

De ce soir proche de l’été,

C’est ta grâce qui se balance.

Et le vent chaud sur le chemin

— Ô désir ! mémoire ! espérance ! –

À la vive et secrète aisance

Des belles veines de tes mains…

XXIII

Je n’attends pas de la Nature
Qu’elle ajoute à mon cœur fougueux
Par sa lumière et sa verdure,
Et pourtant le printemps m’émeut:

Ces mille petits paysages
Que forment les arbres légers
Gonflés d’un transparent feuillage
M’arrêtent et me font songer.

Je songe, et je vois que ton être,
Que je n’entourais que d’amour,
Me touche bien quand le pénètre
Le subit éclat des beaux jours !

Sous cet azur tu ne ressembles
Plus à toi seul, mais à mes vœux,
À ce grand cœur aventureux,
Aux voyages qu’on fait ensemble,

Aux villes où l’on est soudain
Rapprochés par le romanesque,
Où la tristesse et l’ennui presque
Exaltent le suave instinct.

– J’imagine que la musique,
La chaleur, la soif, les dangers,
Rendraient le plaisir frénétique
Dans la maison des étrangers !

Il ne serait pas nécessaire
Que tu comprisses ces besoins,
Tu pourrais languir et te taire,
Dans l’amour l’un seul a des soins.

Mais si je ne dois te connaître
Que dans un indolent séjour,
Loin des palais où les fenêtres.
Montrent les palmiers dans les cours,

Loin de ces rives chaleureuses
Où, les nuits, les âmes rêvant
Prennent, dans l’ardeur amoureuse,
Les cieux constellés pour divan,

Si jamais, — bonheur de naguère,
Enfance ! attente ! volupté ! —
Nous ne goûtons la joie vulgaire
Et tendre, dans les soirs d’été,

De voir que flamboie et fait rage
La foire dans un petit bourg,
Et que le cirque et son tapage
Viennent s’immiscer dans l’amour,

Je me bornerai à ta vie,
Aux limites de tes souhaits,
Repoussant le dieu qui convie
À fuir la tendresse et la paix…
XXIV

Je ne t’aime pas pour que ton esprit
Puisse être autrement que tu ne peux être
Ton songe distrait jamais ne pénètre
Mon cœur anxieux, dolent et surpris.

Ne t’inquiète pas de mon hébétude,
De ces chocs profonds, de ma demi-mort;
J’ai nourri mes yeux de tes attitudes,
Mon œil a si bien mesuré ton corps,

Que s’il me fallait mourir de toi-même,
Défaillir un jour par excès de toi,
Je croirais dormir du sommeil suprême
Dans ton bras, fermé sur mon être étroit…
XXV

Le silence répand son vide;
Le ciel, lourd d’orage, est houleux;
On voit bouger, tiède et limpide,
Le vent dans un mimosa bleu.

Prolongeant sa douceur étale,
Le jour ressemble aux autres jours;
Un craintif et secret amour
Rêve,sans ouvrir ses pétales.

– Ainsi, pour longtemps en jouir,
La Hollande, en ses vastes serres,
Par des blocs de glace resserre
Les tulipes qui vont s’ouvrir…

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

 

XVI

Les mots que tu me dis ne comptent pas beaucoup,
Mais si j’ai confiance en toi,
C’est pour ce mouvement du visage et du cou
D’une tourterelle qui boit.

Tes projets quelquefois sont obscurs et divers,
Pourtant jamais tu ne te nuis ;
Ton souffle dans l’espace attiédirait l’hiver,
Ton rire est le croissant des nuits.

Je ne puis m’abuser alors que tu me plais :
Que peux-tu prendre ou bien donner,
Puisque l’étonnement dont mon cœur se repaît
Est de songer que tu es né ?…

XVII

Toujours, à toutes les secondes,
Tandis qu’errante ou sous mon toit
Je suis moins moi-même que toi,
Ton corps lointain se mêle au monde !

— Je t’évoque : doux, sans orgueil,
Alternant les bonds et les pauses,
La tristesse comblant ton œil,
Avec précaution tu poses,
(C’est dans mon songe !) sur le seuil
De mon âme amère et déclose,
Ton pas calculé de chevreuil…

XVIII

Quand la musique en feu déchaîne ses poèmes,
Quand ce noble ouragan soulève jusqu’aux cieux
Les désirs empourprés des cœurs ambitieux,
Sachant ton humble vie, et sa faiblesse même,
Moi, toujours simplement et pauvrement je t’aime…

XIX

La pluie est cette nuit d’été
En marche à travers le feuillage ;
On perçoit son léger tapage
Pointu, dansant et velouté.

— Mon cœur rêve avec fixité,
Et déborde de ton image!

J’entends, sur mon balcon étroit,
Tomber par groupe deux et trois
De ces belles larmes timides.
— Ainsi rouleraient de mes yeux
Des perles de cristal humide,
Si soudain bon, silencieux,
Dissipant la vive tristesse
Que me causent l’âme et le corps,
Tu me livrais avec paresse
(Car j’accepte tes maladresses,
Ô toi pour qui tout est effort !)
Ce baiser par quoi je m’endors…

XX

Je crois que j’ai dû te parler
De ta personne, sans répit,
Et peut-être t’ai-je accablé
Sous tant de pampres et d’épis !

J’ai dû, offensant ton silence,
Mais d’une voix qui passait outre,
Vanter ta raison, ta constance,
Ta chaleur, ta douceur de loutre,

Et ta bonté, et ce cœur droit
Auquel tu veux m’associer…

— Mais t’ai-je assez remercié
De l’amour que j’avais pour toi ?

Anna de Noailles

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