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Poème de l’amour.

 

XI

Lorsque je souffre trop de ton brillant visage,
Quand mon cœur asservi ne peut plus te quitter,
Je songe qu’autrefois de lointains paysages,
Des ports et leurs vaisseaux, de fameuses cités
M’éblouissaient ainsi; mon désir irrité
Croyait ne pas pouvoir vivre sans ces rivages…

— Je n’en eus plus besoin quand je les eus chantés.

XII

J’ai souffert, lutté ; — bien souvent,
Par un élan fourbe et secret,
Je faisais un pas en avant,
Croyant que je t’esquiverais !

J’ai serré, j’ai broyé mon cœur,
Et, comme dit François Villon,
« Sué Dieu sait quelle sueur ! »
Mais au bout de ce temps si long

Je suis sur le même chemin
Que j’avais cru fuir bravement,
Et sournoise, et plus fortement,
Je cherche tes yeux et ta main ;

Je vois que j’ai tout employé,
La peur, la réprobation,
Le courage ferme ou ployé,
À détruire ma passion ;

Et me voici, l’esprit têtu
Hélas ! et mieux fait pour souffrir !
— Le corps qui s’est trop débattu
N’a plus la force de mourir…

XIII

Si j’apprenais soudain que, triste, halluciné,
Maudissant, haïssant, tu as assassiné,
J’irais tranquillement vers cette main mortelle,
J’abdiquerais le monde, et me tiendrais près d’elle…

XIV

Jadis je me sentais unique,
Je vivais sous mes propres lois.
Aujourd’hui j’échange avec toi
La vie orageuse et mystique.
Songe, à ce transfert magnifique !

Par ce tendre appauvrissement
Je n’ai plus rien qui soit vraiment
Ma solitude et ma défense ;
Et même quand la nuit commence,
Solitaire, avec le fardeau
De ta vague et pesante absence,
Le glissant enchevêtrement
Des sombres cheveux sur mon dos
N’appartient plus à mon repos,
Mais me rattache à toi. — Je pense
À ta suave bienfaisance,
Quand tu jettes à demi-mot,
À travers la grâce et l’offense,
Sur mon cœur bandé de sanglots,
Un chant moins long que mon écho…

XV

S’il te plaît de savoir jusqu’où
Irait mon amour triste et fort,
Jusqu’où, dans son terrible essor,
S’avancerait, à pas de loup,
Le long de ton destin retors,
Mon besoin, mon désir, mon goût
De ta pensée et de ton corps :

Je t’aimerais même fou,

Je t’aimerais même mort !

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

 

VI

Ce que je voudrais ? Je ne sais.
Je t’aime de tant de manières
Que tu peux choisir. Fais l’essai
De ma tendresse nourricière.

Chaque jour par l’âme et le corps
J’ai renoncé quelque espérance,
Et cependant je tiens encor
À mon amoureuse éloquence,

À cet instinct qui me soulève
De combler d’amour ta torpeur ;
— Et tandis que ton beau corps rêve,
Je voudrais parler sur ton cœur…

VII

Que crains-tu ? L’excès ? l’abondance
D’un cœur où tout vient s’engloutir ?
Tu crains ma voix, mon pas qui danse ?
Pourtant, j’ai si peur de meurtrir,
Même de loin, ta nonchalance !
Ma main se prive de saisir
Ta belle main qui se balance.
Tu vois, je me tiens à distance,
Renonçant au moindre plaisir….

— Va, tu peux avoir confiance
Dans les êtres de grand désir !

VIII

Pourquoi ce besoin fort et triste
De voir haleter et languir
Dans la détresse du plaisir
Le corps rêveur que l’on assiste ?

Espère-t-on ainsi capter
La part de l’âme inviolable,
Et voler, par la volupté,
A l’être épars et dévasté,
Sa solitude insaisissable ?

— Ah ! pouvoir excéder mes droits,
Pouvoir te dérober dans l’ombre
Ton secret, tes forces, tes lois,
Et sentir que ton désarroi
Appartient à mon âme sombre
Plus que je n’appartiens à toi !

IX

Jusqu’où peut-on aimer, poursuivre, détenir ?
Quand a-t-on épuisé la quantité des yeux ?
Quand vient l’heure où l’esprit se vante de finir
Ce repas renaissant, intact et captieux ?

Avoir ne donne rien à l’appétit sans terme,
Tout est commencement et dérisoire effort ;
Quel est ce gain léger, cette avance, ce germe,
Tant que tu m’éblouis et que tu n’es pas mort ?

— La concluante mort cependant serait vaine,
J’ai besoin que tu sois quand je ne vivrai plus ;
Je tremble d’emporter dans le froid de mes veines
L’éclat mystérieux par lequel tu m’as plu…

X

Dans les ténèbres de Vérone
On entend mourir Juliette.
À Venise, — ardente, inquiète,
On voit suffoquer Desdémone.

— Envions le cœur qui s’arrête
Quand un excès d’amour l’étonne
Le plaisir n’est que ce qu’on prête,
Mais la vie est ce que l’on donne…

Anna de Noailles

Poème de l’amour.

 I

Ce fut long, difficile et triste
De te révéler ma tendresse ;
La voix s’élance et puis résiste,
La fierté succombe et se blesse.

Je ne sais vraiment pas comment
J’ai pu t’avouer mon amour ;
J’ai craint l’ombre et l’étonnement
De ton bel œil couleur du jour.
Je t’ai porté cette nouvelle !

Je t’ai tout dit ! je m’y résigne;

Et tout de même, comme un cygne,
Je mets ma tête sous mon aile…

II

Comprends que je déraisonne,
Que mon cœur, avec effroi,
Dans tout l’espace tâtonne
Sans se plaire en nul endroit…

Je n’ai besoin que de toi
Qui n’as besoin de personne !

III

Je voudrais bien qu’on départage
Le double vœu qui me combat:
— Je souhaite ne vivre pas,
Mais je veux revoir ton visage!

Certes, la mort est le seul lieu
Qui convienne à ce corps trop triste,
Mais il faut encor que j’existe :
Je ne peux pas quitter tes yeux!

L’espace, le ciel, la nature
Me plaisent moins que le tombeau;
Je n’aime plus nulle aventure,
Mais savoir que tu vis est beau

Savoir que tu vis, être sûre,
D’être seule à le savoir tant!
Dois-je te faire la blessure
De te rendre moins existant ?

Qui veux-tu qui jamais respire
Ton être avec tant de grandeur?
— Et songe que tu me fais peur,
À moi, la meilleure et la pire!…

IV

Quand mon esprit fringant, et pourtant aux abois,
A tout le jour souffert de sa force prodigue,
L’heure lasse du soir vient m’imposer son poids ;
Merci pour la fatigue !

Peut-être que la peur, l’orgueil, l’ambition
Peuvent, par leur angoisse aride et hors d’haleine,
Recouvrir un instant ma triste passion ;
Merci pour l’autre peine !

Rétrécissant sur toi le confus infini,
Je ne situais plus que ton cœur dans l’espace ;
Le sombre oubli des nuits te rend ta juste place;
Le sommeil soit béni !

Parfois, abandonnée à ma hantise unique,
J’ignore que le corps a ses humbles malheurs,
Mais la souffrance alors m’aborde, ample et tragique ;
Merci pour la douleur !

N’octroyant plus au temps ses bornes reposantes,
Tant le désir rêveur m’offre ses océans,
Tu me désapprenais la mort ; elle est présente ;
Merci pour le néant…

V

J’ai travesti, pour te complaire,
Ma véhémence et mon émoi
En un cœur lent et sans colère.

Mais ce qui m’importe le plus
Depuis l’instant où tu m’as plu,
C’est d’être un jour lasse de toi !

— Je perds mon appui et mon aide,
Tant tu me hantes et m’obsèdes
Et me deviens essentiel !
Je ne vois la vie et le ciel
Qu’à travers le vitrail léger
Qu’est ton nuage passager.
— Je souffre, et mon esprit me blâme,
Je hais ce harassant désir !
Car il est naturel à l’âme
De vivre seule et d’en jouir…

Anna de Noailles

N’est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants

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N’est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants
Qui ne manqueront pas d’envier notre joie,
Nous serons fiers parfois et toujours indulgents.

N’est-ce pas ? nous irons, gais et lents, dans la voie
Modeste que nous montre en souriant l’Espoir,
Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie.

Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,
Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,
Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.

Quant au Monde, qu’il soit envers nous irascible
Ou doux, que nous feront ses gestes ? Il peut bien,
S’il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.

Unis par le plus fort et le plus cher lien,
Et d’ailleurs, possédant l’armure adamantine,
Nous sourirons à tous et n’aurons peur de rien.

Sans nous préoccuper de ce que nous destine
Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,
Et la main dans la main, avec l’âme enfantine

De ceux qui s’aiment saris mélange, n’est-ce pas ?

Paul VERLAINE (1844-1896) 

(Recueil : La bonne chanson)

 


 

Les solitudes.

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FIGURES À NOS YEUX

Figures à nos yeux
Figures surgies
À peine

Et qui ne quittez pas encore l’ombre
Quel désir vous attire
À percer l’ombre

Et quelle ombre vous retire
Évanescentes à nos yeuxFigures balancées
Aux confins du visible et qui surgissez

En un jeu de vous voiler et dévoiler
Vous venez mourir ici sur le bord
d’un sourire imaginaire

Et nous envelopper dans la chaleur de votre gravité
Balancement entre l’apparence et l’adieu
Vous nous quittez et vos yeux n’auront pas regardé

Mais nous serons tombés dedans comme dans la nuit. 

I

ON N’AVAIT PAS FINI

 On n’avait pas fini de ne plus se comprendre
On avançait toujours à se perde de vue
On n’avait pas fini de se trouver des plaies

On n’avait pas fini de ne plus se rejoindre
Le désir retombait sur nous comme du feu

Notre ombre invisible est continue
Et ne nous quitte pas pour tomber derrière nous
sur le chemin

On la porte pendue aux épaules
Elle est obstinée à notre poursuite
Et dévore à mesure que nous avançons
La lumière de notre présence

On n’arrive guère à s’en débarrasser
En se retournant tout à coup on la retrouve
à la même place

On n’arrive pas à la secouer de soi
Et quand elle est presque sous nous alentour de midi
Elle fait encore sous nos pieds

Un trou menaçant dans la lumière.

I I

On s’est tous réunis dans le milieu du temps
On a tout réuni dans le milieu de l’espace
Bien moins loin du paradis que d’habitude

On s’est tous réunis pour une grande fête
Et l’on a demandé à Dieu le Père et Jésus-Christ
Et au Saint-Esprit qui est la Troisième Personne

On leur a demandé d’ouvrir un peu le Paradis
De se pencher et de regarder
Voir s’ils reconnaissaient un peu le monde

Si cela ressemblait un peu à l’idée qu’ils en ont
Si ce n’était pas bien admirable ce qu’ils en ont fait

Ceux qui sont venus avec une âme du bon Dieu
Avec des yeux du bon Dieu
Pour faire un bouquet pur avec le monde

I I I

La terre était dans l’ombre et mangeait ses péchés
On était à s’aimer comme des bêtes féroces
La chair hurlait partout comme une damnée

Et des coups contre nous et des coups entre nous
Résonnaient dans la surdité du temps qui s’épaissit

Voilà qu’ils sont venus avec leur âme du bon Dieu
Voilà qu’ils sont venus avec le matin de leurs yeux
Leurs yeux pour nous se sont ouverts comme une aurore

Voilà que leur amour a toute lavé notre chair
Ils ont fait de toute la terre un jardin pré
Un pré de fleurs pour la visite de la lumière

De fleurs pour la présence de tout le ciel dessus

Ils ont bu toute la terre comme une onde
Ils ont mangé toute la terre avec leurs yeux

Ils ont retrouvé toutes les voix que les gens ont perdues
Ils ont recueilli tous les mots qu’on avait foutus

IV

  Le temps marche à nos talons
Dans l’ombre qu’on fait sur le chemin
Tous ceux-là, le temps et l’ombre sont venus

Ils ont égrené notre vie à nos talons
Et voilà que les hommes s’en vont en s’effritant
Les pas de leur passage sont perdus sans retour

Les plus belles présences ont été mangées
Les plus purs éclats furent effacés
Et l’on croit entendre les pas du soir derrière soi

Qui s’avance pour nous ravir toutes nos compagnies
Qui vient effacer en cercle tout le monde
Vient dépeupler la terre à nos regards

Nous refouler au haut d’un rocher comme le déluge
Nous déposséder de tout l’univers
Et nous prendre au piège d’une solitude définitive

Mais voilà que sont venus ceux qu’on attendait
Voilà qu’ils sont venus avec leur âme du bon Dieu
Leurs yeux du bon Dieu

Qu’ils sont venus avec les filets de leurs mains
Le piège merveilleux de leurs yeux pour filets
Ils sont venus par derrière le temps et l’ombre

Aux trousses de l’ombre et du temps
Ils ont tout ramassé ce qu’on avait laissé tomber.

I V

On n’a pas lieu de se consoler quand la nuit vient
De se tranquilliser d’être soulagé
De regarder avec un sourire autour de soi

Et parce qu’on ne voit plus l’ombre de se croire libéré

C’est seulement qu’on ne la voit plus
Sa présence n’est plus éclairée
Parce qu’elle a donné la main à toutes les ombres

Nous ne sommes plus qu’une petite lumière enfermée
Qu’une petite présence intérieure dans l’absence
universelle

Et l’appel de nos yeux ne trouve point d’écho
Dans le silence de l’ombre déserte

On passe en voyage au soleil
On est un passage vêtu de lumière

Avec notre ombre à nos trousses comme un cheval
Qui mange à mesure notre mort

Avec notre ombre à nos trousses comme une absence
Qui boit à mesure notre lumière

Avec notre ombre à nos trousses comme une fosse
Un trou dans la lumière sur la route

Qui avale notre passage comme l’oubli. 

Recueils de Saint-Denys Garneau

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