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Les solitudes .

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ON DIRAIT QUE SA VOIX

On dirait que sa voix est fêlée
Déjà ?
Il rejoint parfois l’éclat du rire
Mais quand il est fatigué
Le son n’emplit pas la forme
C’est comme une voix dans une chaudière
Cela s’arrête au milieu
Comme s’il ravalait le bout déjà dehors
Cela casse et ne s’étend pas dans l’air
Cela s’arrête et c’est comme si ça n’aurait pas dû commencer
C’est comme si rien n’était vrai
Moi qui croyais que tout est vrai à ce moment
Déjà ?
Alors, qu’est-ce qui lui prend de vivre
Et pourquoi ne s’être pas en allé ?   

 LEUR COEUR EST AILLEURS

Leur coeur est ailleurs
Au ciel peut-être
Elles errent ici en attendant
Mon coeur est parmi d’autres astres parti
Loin d’ici
Et sillonne la nuit d’un cri que je n’entends pas
Quel drame peut-être se joue au loin d’ici?
Je n’en veux rien savoir
Je préfère être un jeune mort étendu
Je préfère avoir tout perdu.
Pour chapeau le firmament
Pour monture la terre
Il s’agit maintenant
De savoir quel voyage nous allons faire

MES PAUPIÈRES EN SE LEVANT

Mes paupières en se levant ont laissé vides mes yeux
Laissé mes yeux ouverts dans une grande solitude
Et les serviteurs de mes yeux ne sont pas allés
Mes regards ne sont pas allés comme des glaneuses
Par le monde alentour
Faire des gerbes lourdes de choses
Ils ne rapportent rien pour peupler mes yeux déserts
Et c’est comme exactement s’ils étaient demeurés en dedans
Et que la porte fût restée fermée. 

UNE SORTE DE REPOS

Une sorte de repos
à regarder un ciel passant
Tout ce qui pèse fut relégué
Le désespoir pas de bruit dort sous la pluie.

La Poésie est une Déesse
dont nous avons entendu parler

Son corps trop pur pour notre coeur
Dort tout dressé
Par bonheur c’est de l’autre côté

Nous n’entreprendrons pas maintenant
De lui voler des bijoux
qu’elle n’a pas étant nue. 

saint-denys Garneau(1949)

Les solitudes.

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SILENCE

Toutes paroles me deviennent intérieures
Et ma bouche se ferme comme un coffre qui contient des trésors
Et ne prononce plus ces paroles dans le temps,
des paroles en passage,
Mais se ferme et garde comme un trésor, ses paroles
Hors l’atteinte du temps salissant, du temps passager.
Ses paroles qui ne sont pas du temps
Mais qui représentent le temps dans l’éternel,
Des manières de représentants
Ailleurs de ce qui passe ici,
Des manières de symboles
Des manières d’évidences de l’éternité qui passe ici.

Des choses uniques, incommensurables,
Qui passent ici parmi nous mortels,
Pour jamais plus jamais,
Et ma bouche est fermée comme un coffre
Sur les choses que mon âme garde intimes,
Qu’elle garde
Incommunicables
Et possède ailleurs

MUSIQUE

Musique pour moi ce soir lointaine
Dévoilée au loin tu transportes là-bas mon âme
Chanson des collines rythmes que la distance réunit en ces faisceaux
Bouquet du paysage horizontal.
Est-ce que les enfants n’entendent pas cela tout le jour
Et les anges,
Ces paysages réunis dans une seule lumière

Tu me parles paroles inouïes
Bouleversements de tout le coeur,
Bercements jusqu’à l’infini des espoirs commencés,
Des amours esquissés à peine enveloppés d’un geste
Et qu’un désir à peine a fleuris dans mes yeux

Et les départs à peine pour de lointaines contrées
Sourires dans l’inconnu

Ou larmes vous si cherchées
Larmes à boire liqueur enivrante du coeur
Qui coulez en dedans
Jusqu’au trop plein de ce coeur qui s’écoule
Adorable mine.

Et ces fureurs…

Que je t’accueille amie
Tu feras divine la torture
Et cet amour mort comme un pays
Épanoui qui se déroule au soleil immobile
D’un jour que les heures n’ont pas mangé
Tu rendras sang à ces souvenirs
Déjà qui s’estompent
Ou qui restent dans la chambre au fond

De ce coeur toujours désaffecté
Où passèrent tant de roses sans fleurir
Et fleurs sans coeur au sein de la corolle
Et corolles trop fanées déjà
Qui êtes tombées au milieu même de ces bercements
Prodigués par l’air du soir à votre soif
Et de ce désaltèrement de la matinale fraîcheur

Te voilà mienne en mes mains, ces âmes méritantes de mon corps,
Mienne éternelle en passage
Par ces mains-ci, par ces quêteuses de tendresse
Et que rien n’a comblées
Nécessitées à des plénitudes absolues
Mains qui ne sont pas heureuses.

Ces tristes voyez-vous, ces vides
Voulantes assoiffées mains désirantes
À qui je dis ce soir de se taire et que ce ne seront
pas elles
Ces mains de chair pâles
qui posséderont.

Tu transformes ce désir perdu
Éparpillé poussière à tous les vents de la journée
En celui de saisir et posséder ici ma vie
Ma vie inaccessible et mon âme trop lointaine

De les posséder enfin des fleurs… 

LASSITUDE

Je ne suis plus de ceux qui donnent
Mais de ceux-là qu’il faut guérir.
Et qui viendra dans ma misère?
Qui aura le courage d’entrer dans cette vie
à moitié morte?
Qui me verra sous tant de cendres,
Et soufflera, et ranimera l’étincelle?
Et m’emportera de moi-même,
Jusqu’au loin, ah! au loin, loin!
Qui m’entendra, qui suis sans voix
Maintenant dans cette attente?
Quelle main de femme posera sur mon front
Cette douceur qui nous endort?

Quels yeux de femme au fond des miens,
au fond de mes yeux obscurcis,
Voudront aller, fiers et profonds,
Pourront passer sans se souiller,
Quels yeux de femme et de bonté
Voudront descendre en ce réduit
Et recueillir, et ranimer
et ressaisir et retenir
Cette étincelle à peine là?
Quelle voix pourra retentir,
quelle voix de miséricorde
voix claire, avec la transparence du cristal
Et la chaleur de la tendresse
Pour me réveiller à l’amour, me rendre à la bonté,
m’éveiller à la présence de Dieu dans l’univers ?
Quelle voix pourra se glisser, très doucement,
sans me briser, dans mon silence intérieur ?

saint-denys Garneau(1949)

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